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« N’est pas saint Paul qui veut » : à ceux et celles qui s’improvisent « modernisateurs » de l’Église

Statue de Saint Paul place Saint Pierre - Depositphotos
Statue de Saint Paul place Saint Pierre - Depositphotos
On ne mobilise pas l’Apôtre ni la tradition sans interroger ce qui, dans l’Église, relève du mystère reçu et non d’une reconfiguration selon l’esprit du temps

Par un Prêtre,théologien

Prêtre et théologien, je lis avec attention la tribune de Marie-Jo Thiel publiée dans La Croix. En invoquant saint Paul, l’égalité baptismale et la sequela Christi pour repenser les ministères et le célibat sacerdotal, elle engage une vision très contestable de l’Église. Depuis de longues années, Marie-Jo Thiel intervient régulièrement dans plusieurs médias nationaux, de Libération à La Croix en passant par La Vie.

Universitaire, médecin et théologienne reconnue, elle dispose d’un parcours académique et institutionnel solide, incontestable, et largement honoré. Professeure émérite de la faculté de théologie catholique de Strasbourg, fondatrice et directrice durant près de vingt ans du Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique, membre de l’Académie pontificale pour la vie, engagée dans de nombreuses instances nationales et européennes d’éthique, décorée de la Légion d’honneur et honorée d’un doctorat honoris causa par l’Université de Fribourg, son autorité intellectuelle ne fait aucun doute.

Mais c’est précisément là que se situe le problème : lorsque de hautes figures de la vie civile et académique mettent leur science, leur savoir et leur compétence au service d’une pensée qui, sous couvert de réalisme pastoral et de créativité théologique, entre en contradiction directe avec la nature propre de l’Église, non pas d’abord institution humaine à adapter, mais mystère divin reçu.

L’Universitaire développe avec une remarquable constance éditoriale cette ligne idéologique, et de médias catholiques en médias non reconnues comme telle, elle enfonce le clou d’une vision  » novatrice » de l ‘Eglise :

Dans La Vie, avec l’entretien intitulé « Marie-Jo Thiel : “Ni les Écritures, ni la tradition de l’Église ne peuvent être invoquées pour contraindre les prêtres au célibat” » (9 octobre 2024), la remise en cause du célibat sacerdotal obligatoire était déjà formulée comme une nécessité pastorale. Dans Libération, l’article « Marie-Jo Thiel, théologienne et médecin : “Les prêtres n’ont pas été assez formés à prendre en charge leurs pulsions” » (2 décembre 2024) accentuait encore la lecture psychologisante et systémique du sacerdoce. Enfin, dans La Croix, la tribune « Aborder la question des prêtres par le “manque”, c’est prendre à l’envers les besoins de l’Église » (13 janvier 2026) franchit un seuil supplémentaire en élargissant la réflexion à la structuration même de l’Église, jusqu’à poser explicitement la question de l’intégration des femmes aux consistoires.

Il ne s’agit donc pas d’interventions isolées, mais d’un même corpus d’idées, décliné sur différents supports, et toujours présenté comme fidèle à l’Évangile et à saint Paul. C’est précisément sur ce point que le débat devient théologique.

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Le titre choisi, « N’est pas saint Paul qui veut », ne relève ni de la polémique ni de l’ironie. Il rappelle une exigence fondamentale de la théologie catholique : saint Paul ne peut être invoqué qu’à condition d’être reçu dans la continuité de la tradition apostolique, et non utilisé comme caution pour une relecture contemporaine qui en déplacerait le sens. Paul n’est ni un modernisateur de l’Église ni un expérimentateur institutionnel. Il est un apôtre, appelé et envoyé, chargé de transmettre ce qu’il a reçu, non de l’inventer.

Dans sa tribune de La Croix, Marie-Jo Thiel écrit : « Saint Paul, confronté aux exigences de structuration de l’Église naissante, a fait preuve de réalisme et de créativité. Tous les offices, rôles et fonctions, il les a trouvés en s’appuyant sur les divers charismes […] Il ne connaissait de structuration que celle qui passe par les charismes des baptisés, femmes et hommes. » Une telle affirmation appelle une clarification . Saint Paul ne se comprend jamais comme l’architecte libre d’une organisation ecclésiale à adapter selon les circonstances. Il se définit explicitement comme un transmetteur : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (1 Co 11, 23). Cette logique de réception exclut toute compréhension de l’Église comme réalité se redéfinissant principalement à partir des charismes disponibles ou des besoins perçus d’une époque.Chez Paul, la diversité des charismes ne supprime jamais l’ordre ecclésial, elle le suppose. Lorsqu’il les évoque, il les inscrit clairement dans une structure reçue : « Dieu a établi dans l’Église d’abord des apôtres, ensuite des prophètes, ensuite des docteurs » (1 Co 12, 28). Cette hiérarchie n’est ni accidentelle ni purement fonctionnelle. Elle procède d’un appel et d’une mission confiés par le Christ ressuscité. Paul ne connaît pas une Église fluide, indéfiniment reconfigurable, mais une Église structurée par la fidélité à ce qui a été donné.

C’est en ce sens qu’il faut le rappeler avec sobriété : n’est pas saint Paul qui veut. On ne peut se réclamer de l’Apôtre pour légitimer une créativité institutionnelle sans limites sans trahir ce qui fut le cœur de son témoignage, la fidélité à ce qui a été reçu.

Marie-Jo Thiel affirme également : « Toutes les manières de suivre le Christ s’enracinent dans le baptême : aucune n’est supérieure aux autres. » Cette affirmation est juste si elle concerne la dignité des baptisés. Elle devient problématique lorsqu’elle est étendue sans distinction à l’ordre sacramentel. Le concile Vatican II rappelle explicitement que le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel diffèrent essentiellement et non seulement de degré : « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel diffèrent essentiellement et non seulement de degré » (Lumen gentium, §10). Cette distinction ne hiérarchise pas les personnes, mais elle distingue les missions par nature. Réduire le sacerdoce ministériel à une simple présidence issue du baptême revient à en dissoudre la spécificité sacramentelle.Dans la même tribune, Marie-Jo Thiel écrit encore : « Le célibat désigne un autre charisme, ni plus ni moins important, qui convient à certains mais pas à d’autres. » Dans la tradition latine, le célibat sacerdotal n’est pas seulement un charisme individuel, mais un signe ecclésial objectif, intimement lié à l’ordination. Saint Jean-Paul II le rappelait explicitement : « Le célibat sacerdotal, vécu pour le Royaume des cieux, manifeste de manière éclatante le don total du prêtre au Christ et à son Église » (Pastores dabo vobis, §29). Le réduire à une variable ajustable revient à le désancrer de sa signification théologique.

Lorsque Marie-Jo Thiel affirme enfin : « Ce n’est pas le renoncement qui importe, mais la sequela Christi », elle transforme la sequela Christi en principe abstrait. Or, dans l’Écriture comme dans la tradition, suivre le Christ n’est jamais une auto-détermination. C’est répondre à un appel précis, inscrit dans une forme de vie reçue.La question finale posée dans La Croix, « Les consistoires ne devraient-ils pas intégrer des femmes ? », révèle une confusion plus profonde encore. Le consistoire n’est pas un organe représentatif du peuple de Dieu, mais un acte du gouvernement pontifical lié au collège des cardinaux, eux-mêmes choisis en raison de leur lien au ministère épiscopal. Y projeter des catégories de parité ou de représentativité revient à transposer sur l’Église des schémas politiques étrangers à sa constitution divine.

Ce qui frappe, à la lecture attentive de cette tribune comme des précédentes interventions de Marie-Jo Thiel, c’est la constance d’un même déplacement conceptuel. Les mots demeurent ecclésiaux, les références sont bibliques, le vocabulaire se veut fidèle à Vatican II, mais le centre de gravité s’est déplacé. La question n’est plus d’abord : qu’est-ce que l’Église a reçu du Christ ?, mais : comment l’Église peut-elle répondre aux attentes et aux incompréhensions de son temps ?Aborder la question des prêtres par le « manque » revient à adopter une logique de gestion. Or l’Église ne s’est jamais comprise elle-même à partir de ses manques, mais à partir d’un excès, l’excès du don de Dieu. « L’Église ne se mesure pas à sa ressemblance avec le monde, mais à sa fidélité à ce qu’elle a reçu » (Paul VI, Discours au Sacré Collège, 23 juin 1969).

L’Église n’est pas d’abord ce que nous en faisons, elle est ce que le Christ en a fait.

Elle est née non d’un consensus, mais d’un don, non d’une réforme, mais d’une Croix. Comme l’a rappelé Léon XIV en janvier 2026, Dieu se révèle et rien ne peut rester immobile. Mais ce mouvement n’est jamais une réinvention : il est une conversion toujours plus profonde à ce qui a été reçu.C’est là que se situe le désaccord de fond. Non sur la dignité des baptisés ni sur la richesse des charismes, mais sur la nature même de l’Église : mystère divin à recevoir et à servir, ou réalité humaine à reconfigurer. Et sur ce point décisif, il faut le redire avec gravité : n’est pas saint Paul qui veut.

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