Le 28 février 2026, la Fraternité Saint-Pie X a publié sur son compte Facebook officiel une réponse adressée au cardinal Robert Sarah, à la suite de son intervention parue le 22 février dans Le Journal du Dimanche. Le texte, signé par l’abbé Étienne Ginoux, prend la forme d’une interpellation respectueuse mais déterminée, mêlant analyse doctrinale et sollicitation personnelle.
Dès l’ouverture, la Fraternité cite la question posée par le cardinal : « Combien d’âmes risquent de se perdre à cause de cette nouvelle rupture ? » Elle en inverse aussitôt la perspective, suggérant que le danger ne viendrait pas des fidèles fréquentant ses chapelles, mais plutôt de « prélats qui renoncent à enseigner le dépôt de la foi » ou de « loups déguisés en agneaux ». Le cœur de l’argumentation consiste à déplacer la responsabilité de la crise. Le cardinal Sarah avait rappelé que le combat pour « la foi, la morale catholique et la Tradition liturgique » ne saurait être séparé de l’attachement au Successeur de Pierre. La Fraternité conteste cependant l’application concrète de ce principe, évoquant diverses orientations romaines récentes qu’elle juge incompatibles avec la Tradition.
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Elle souligne même que le cardinal « s’est opposé à nombre de ces nouveautés au nom de la Tradition », suggérant une tension entre son appel à l’obéissance et ses prises de position doctrinales. Pourtant, la cohérence du cardinal Sarah tient précisément dans cette articulation : défendre la Tradition au sein de la communion ecclésiale. Son parcours montre qu’il est possible d’exprimer des réserves, parfois fermes, sans poser d’actes qui mettent en cause l’unité visible de l’Église.
La Fraternité répond également à l’exemple proposé par le cardinal, celui du Padre Pio. Elle affirme qu’il accepta « une grave injustice qui le concernait personnellement », sans conséquence pour la foi des fidèles, tandis que la crise actuelle toucherait « le bien commun de l’Église, blessée dans sa foi, sa morale et sa liturgie ». La distinction est centrale dans son raisonnement. Toutefois, l’exemple du saint capucin demeure théologiquement fort : son obéissance, même dans l’épreuve, ne fut pas faiblesse mais confiance dans l’Église. Il n’a jamais transformé la sanction subie en contestation publique durable.
Le texte s’achève par une demande directe :
« Éminence, nous vous supplions d’user de votre autorité, de votre notoriété et de votre plume pour convaincre le Saint-Père de mettre fin à la crise doctrinale, morale et liturgique que traverse la sainte Église. »
Cette phrase concentre toute la stratégie du message. La Fraternité reconnaît au cardinal une autorité morale réelle et le considère comme un interlocuteur capable d’influencer le débat. Elle admet en même temps que la solution ultime dépend du Saint-Père. Mais la voie qu’elle envisage, celle de consécrations épiscopales sans mandat pontifical, pose une question ecclésiologique majeure. L’unité catholique n’est pas seulement une donnée disciplinaire, elle est constitutive de l’Église elle-même. La publication du 28 février confirme que Son Eminence Robert Sarah demeure, pour de nombreux fidèles attachés à la Tradition, une figure de référence. Reste que sa ligne constante, depuis des années, est celle d’une fidélité exigeante vécue dans la communion, convaincu que la réforme authentique de l’Église ne peut naître que de l’intérieur et dans l’unité.
Cette attente intervient alors qu’un débat parallèle s’est développé ces derniers jours dans certains médias catholiques conservateurs, qui ont vivement critiqué la tribune du cardinal Sarah publiée le 22 février et à l’origine de cette réponse de la Fraternité Saint-Pie X. Dans une lettre ouverte le cofondateur et rédacteur en chef du site américain LifeSiteNews, John-Henry Westen, a sévèrement mis en cause le prélat en lui demandant : « Où étiez-vous ? », reprochant au cardinal d’avoir dénoncé avec force une éventuelle désobéissance de la FSSPX tout en gardant silence sur d’autres questions doctrinales qu’il juge plus fondamentales.
Westen va jusqu’à affirmer que le silence prolongé du cardinal sur des évolutions jugées inquiétantes « a été la chose la plus retentissante au monde » et met en cause ce qu’il perçoit comme une « inaction prolongée » face à des phénomènes qu’il considère comme « mettant les âmes en danger bien davantage que les consécrations de la FSSPX ». Il reproche également au cardinal de ne pas avoir pris publiquement position sur des sujets tels que les nominations épiscopales problématiques, les questions liturgiques ou certains développements doctrinaux récents.
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Il reste désormais à voir si Son Éminence, de retour d’une tournée pastorale en Afrique et à l’approche de son temps de retraite pour le Carême, choisira de répondre publiquement à cette interpellation. Le cardinal, dont la parole est rare mais toujours pesée, pourrait décider de garder le silence, fidèle à sa prudence habituelle, ou au contraire clarifier sa position face à une demande qui le place au cœur d’un débat ecclésial fondamental.
intégralité du texte de la Fraternité Saint Pie X
« Dans une tribune parue en France dans Le Journal du Dimanche du 22 février 2026, le cardinal Sarah, qui a été ces dernières années une forte source d’encouragement pour de nombreux fidèles, s’inquiète de l’annonce des sacres épiscopaux par la Fraternité Saint-Pie X.
Le cardinal écrit : « Combien d’âmes risquent de se perdre à cause de cette nouvelle déchirure ? » On est en droit de se demander si ce sont vraiment les âmes des fidèles fréquentant les chapelles de la Fraternité qui sont en danger, ou s’il ne faudrait pas davantage craindre pour le salut de ceux qui suivent les « prélats qui renoncent à enseigner le dépôt de la foi » ou les « loups déguisés en agneaux », justement dénoncés par le prélat.
Le remède proposé par Son Éminence à ceux qui veulent « mener le combat pour la foi, la morale catholique et la Tradition liturgique » est l’attachement au Successeur de Pierre. Tout catholique devrait alors accepter ce qui vient du pape sans jamais désobéir. Cela n’est pourtant pas aussi simple qu’il n’y paraît, car n’est-ce pas précisément de Rome que sont récemment venus l’ouverture des divorcés remariés à la communion eucharistique, la bénédiction des couples irréguliers, l’assertion selon laquelle Dieu veut la pluralité des religions, la remise en cause de titres traditionnellement attribués à la Très Sainte Vierge Marie et employés par de nombreux papes, ou encore la tentative de suppression à long terme du missel traditionnel ? Or le cardinal Sarah s’est lui-même opposé à nombre de ces nouveautés au nom de la Tradition.
D’un côté, il nous montre l’exemple du bon combat pour la foi, la morale catholique et la tradition liturgique ; de l’autre, il nous invite à obéir à ceux qui sont à l’origine des maux que nous combattons. Comment le faire alors même que des cardinaux peuvent répandre des opinions hétérodoxes, réprouvées par le cardinal guinéen, sans être cependant jamais inquiétés par les autorités de l’Église ? Qu’en conclure, sinon que nous n’avons d’autre choix, avant d’assentir, que de distinguer entre les enseignements fidèles à la foi de toujours et ceux qui sont l’expression d’une pensée nouvelle, irréconciliable avec le magistère antérieur ? Bien que le pape actuel n’exerce le souverain pontificat que depuis peu, ses nominations aux charges les plus élevées ainsi que ses discours et homélies ne permettent pas d’augurer un changement notable.
Enfin, le cardinal Sarah nous donne à méditer le bel exemple d’obéissance héroïque du Padre Pio. On nous permettra cependant de remarquer l’immense différence entre la situation du stigmatisé de Pietrelcina et celle de la Fraternité Saint-Pie X. Il accepta dans la foi, l’humilité et l’obéissance une grave injustice concernant sa personne, mais qui n’avait pas de conséquence extérieure quant au salut des âmes. La Fraternité s’élève quant à elle contre une injustice touchant le bien commun de l’Église, blessée dans sa foi, sa morale et sa liturgie, comme le reconnaît le cardinal. Comment rester silencieux alors que la foi et le salut des fidèles sont menacés ? N’est-il pas nécessaire, par charité pour ces âmes, que certains osent s’opposer à ceux qui propagent l’erreur ?
Saint Paul s’est publiquement opposé à saint Pierre à Antioche, avant que le premier pape ne reconnaisse son erreur. Saint Athanase, alors que la majorité des évêques est proche de l’hérésie d’Arius, est excommunié par le pape Libère mais continue de prêcher et d’éclairer les âmes. Le Padre Pio a donc eu raison d’obéir à des sanctions injustes le concernant, car rien ne menaçait la foi des fidèles. On sait moins qu’il refusa de célébrer la messe selon le missel expérimental de 1965 en langue vernaculaire et qu’il continua à célébrer la messe de son ordination jusqu’à sa mort, en 1968, quelques mois avant l’entrée en vigueur de la réforme liturgique. Qu’aurait-il fait alors ?
Éminence, nous vous supplions d’utiliser votre autorité, votre notoriété et votre plume pour convaincre le Saint-Père de mettre un terme à la crise doctrinale, morale et liturgique que traverse la sainte Église. Alors la Fraternité Saint-Pie X ne sera plus dans la nécessité d’ordonner des évêques sans mandat pontifical. Alors il y aura une véritable unité et une parfaite communion dans l’Église de Dieu : l’unité et la communion dans la foi.
Abbé Étienne Ginoux, FSSPX »


