En 2025, les tribunaux iraniens ont prononcé plus de 280 années cumulées de prison contre des chrétiens, tandis que 254 d’entre eux ont été arrêtés à travers le pays. Ces chiffres, révélés dans un rapport conjoint de plusieurs organisations de défense des droits, témoignent d’un durcissement marqué de la politique religieuse de la République islamique. Intitulé Scapegoats, le document souligne que le nombre d’arrestations a presque doublé par rapport à l’année précédente. Les auteurs du rapport estiment que le pouvoir iranien recourt désormais de manière systématique aux lois relatives à la sécurité nationale pour réduire au silence les convertis, assimilés à des « menaces sécuritaires » ou à des « mercenaires du Mossad » dans le contexte des tensions régionales.
Fred Petrossian, chercheur et journaliste irano-arménien collaborant avec l’organisation Article 18, décrit une situation structurelle. « La République islamique est un État d’apartheid religieux où les minorités non reconnues comme les convertis chrétiens ne sont pas considérées comme des citoyens mais simplement comme des “fantômes” aux yeux du régime », affirme-t-il.
En ce mois de février 2026, la situation intérieure de l’Iran demeure dramatique. Le soulèvement déclenché à la fin de l’année 2025 au Grand Bazar de Téhéran, sur fond d’effondrement économique, a laissé derrière lui un pays profondément meurtri. Les manifestations, étendues aux universités, aux quartiers populaires et aux villes de province, ont été réprimées avec une violence extrême.Tirs à balles réelles, arrestations massives, disparitions, exécutions et intimidations rythment toujours le quotidien d’une population placée sous surveillance constante. Les cérémonies de deuil, notamment les commémorations du quarantième jour, sont devenues des moments de tension où la mémoire des victimes se transforme parfois en acte de résistance silencieuse.
Le pays reste en grande partie verrouillé par des restrictions numériques persistantes, compliquant toute vérification indépendante des bilans humains et favorisant les arrestations arbitraires. De nombreuses familles demeurent sans nouvelles de proches détenus.Sur le plan régional, la tension militaire accentue encore le climat de peur. Le déploiement du porte-avions américain USS Abraham Lincoln dans le Golfe persique, officiellement destiné à renforcer la sécurité régionale, intervient dans un contexte de crispation extrême entre Téhéran et Washington. Plusieurs incidents navals récents ont ravivé les craintes d’un affrontement direct.
À l’intérieur du pays, cette atmosphère de confrontation extérieure nourrit la rhétorique sécuritaire du régime. Toute dissidence est assimilée à une collusion étrangère. Dans ce climat de suspicion généralisée, les chrétiens, surtout les convertis issus de l’islam, apparaissent comme des cibles particulièrement vulnérables, facilement accusés d’« influence occidentale » ou de « trahison idéologique ».
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Le rapport présente la guerre de douze jours avec Israël en juin 2025 comme un tournant. Dans le mois qui a suivi le cessez-le-feu du 24 juin, au moins 54 chrétiens ont été arrêtés dans 19 villes. Selon Fred Petrossian, l’État cherche à « étouffer les libertés » des convertis en présentant leur foi comme le prolongement d’une influence étrangère. « Une fête religieuse devient criminalisée lorsqu’elle représente à la fois la foi et une identité collective en dehors des limites approuvées par l’État », explique-t-il. La fête de Noël, de plus en plus visible dans les grandes villes iraniennes, illustre cette tension. Alors que des commerces vendent ouvertement des décorations et que des foules se rassemblent devant les églises, les réunions privées de convertis sont fréquemment visées par des descentes de police, des arrestations et des intimidations.
Au-delà des cas individuels, le rapport établit un lien entre la persécution des chrétiens et la restriction plus large des libertés publiques. Au moins 19 chrétiens auraient perdu la vie dans les violences récentes qui ont secoué le pays. Les poursuites s’appuient principalement sur l’article 500 bis du code pénal, qui punit la « propagande contraire à la sainte religion de l’islam ». Près de 90 pour cent des accusations portées contre des chrétiens en 2025 reposeraient sur cette disposition, laquelle prévoit des peines pouvant atteindre dix ans d’emprisonnement.Les conditions de détention décrites sont particulièrement préoccupantes. Le rapport évoque des cas de torture psychologique et de refus délibéré de soins médicaux.
Narges Nasri, convertie chrétienne enceinte, a été condamnée à seize ans de prison le jour de la Journée internationale des femmes pour sa foi et pour avoir soutenu sur les réseaux sociaux le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Aida Najaflou, également convertie, s’est fracturé la colonne vertébrale à la suite d’une chute en prison. Elle n’a été opérée qu’après la protestation d’autres détenues et a été renvoyée prématurément dans sa cellule malgré le risque de paralysie.Nasser Navard Gol-Tapeh, sexagénaire, a subi un accident vasculaire cérébral en cellule d’isolement avant d’être renvoyé en détention après seulement deux jours d’hospitalisation.
Le rapport met aussi en lumière un système qualifié de « double niveau ». Les chrétiens d’origine arménienne ou assyrienne, officiellement reconnus, peuvent célébrer leur culte dans leurs langues propres, mais il leur est strictement interdit de prêcher en persan ou d’accueillir des convertis.
« La reconnaissance ne signifie pas qu’ils disposent de tous les droits », souligne Fred Petrossian. « Dès que les membres de ces communautés ne respectent pas la ligne rouge de l’État, ils subissent une répression similaire à celle des convertis. » Le Corps des gardiens de la révolution islamique jouerait un rôle croissant dans ces opérations. En février, des agents en civil ont fait irruption dans un rassemblement chrétien à Gatab, dans la province de Mazandaran, arrachant des croix et empêchant les secours d’intervenir.
Un converti cité dans le rapport témoigne : « Les agents de l’IRGC se rendent dans les domiciles sans mandat légal et arrêtent les gens. Ils profèrent des propos obscènes et offensants, insultent et humilient. »
Les organisations signataires appellent donc la communauté internationale à rappeler à l’Iran ses engagements au titre de l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit la liberté d’adopter et de pratiquer la religion de son choix. Derrière les chiffres, ce sont des familles brisées, des communautés fragilisées et une liberté fondamentale qui se trouve, une fois encore, sévèrement restreinte.


