Ce qui se joue aujourd’hui à Amiens dépasse largement le sort de trois prêtres venus du diocèse de Fréjus-Toulon. Les critiques visant leurs homélies, qualifiées de « rigides », de « belliqueuses » ou encore d’« excluantes », révèlent une réalité plus profonde et plus inquiétante : dans l’Église en France, annoncer clairement ce que l’Église enseigne est devenu, pour certains, un problème en soi.Plusieurs fidèles, qui disent ne pas être choqués par ces prédications, dressent un constat simple et largement partagé. Ce qui provoque aujourd’hui tensions et incompréhensions n’est pas un excès doctrinal, mais le fait d’entendre à nouveau un enseignement explicitement catholique. Selon eux, les prêtres incriminés n’auraient fait que rappeler des éléments fondamentaux de la foi et de la morale chrétiennes, sans violence verbale ni volonté d’exclusion.
Car que leur reproche-t-on réellement ? D’avoir parlé de péché, de combat spirituel, d’exigence morale. Autrement dit, d’avoir prêché ce que l’Église a toujours enseigné. Rien d’extrême, rien de marginal, rien qui s’écarte du catéchisme. Simplement la doctrine catholique annoncée sans édulcoration ni accommodement.
Ces mêmes fidèles soulignent que cette réaction révèle un phénomène plus large. Depuis plusieurs décennies, la France traverse une crise profonde de la catéchèse. L’enseignement moral a été progressivement relégué au second plan, puis presque effacé, au nom d’une pastorale de l’accueil devenue, dans bien des cas, une pastorale du silence. Beaucoup de catholiques ne sont plus habitués à entendre un discours clair sur le bien et le mal, sur la conversion, sur les exigences concrètes de la vie chrétienne.
Dans ce contexte, un mécanisme désormais bien rodé est régulièrement dénoncé. Dès lors qu’un prêtre enseigne clairement la doctrine de l’Église, sans précautions oratoires excessives ni relativisation permanente, les qualificatifs surgissent rapidement. Il est alors accusé d’« intégrisme » ou de « traditionalisme ». Ces mots ne sont plus employés comme des catégories théologiques précises, mais comme des insultes implicites, destinées à disqualifier.
Selon ces fidèles, ces étiquettes suffisent à rendre un prêtre immédiatement suspect, voire infréquentable dans certains milieux ecclésiaux. Peu importe que son enseignement soit conforme au magistère, peu importe qu’il n’appartienne à aucune mouvance particulière ni ne remette en cause l’autorité de l’évêque. L’accusation tombe et dispense de tout débat de fond. La fidélité devient un soupçon, la clarté une rigidité, et la cohérence doctrinale une menace pour la paix paroissiale.Ce constat rejoint une réflexion rapportée par certains prêtres eux-mêmes, telle qu’elle est relayée par des fidèles : par crainte de voir les églises se vider, des positions claires sur la morale auraient été volontairement évitées dans de nombreuses prédications. Cette prudence craintive, devenue structurelle, laisse croire que la foi catholique pourrait être vécue sans remise en question personnelle.
Or la foi bouscule. Non pour exclure, mais pour convertir. Non pour condamner, mais pour relever. Cette dynamique est constitutive de l’Évangile.
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Le Christ lui-même en a donné l’exemple. Lorsque son enseignement devient trop exigeant, lorsque ses paroles révèlent toute la radicalité de la foi, beaucoup se retirent. L’évangéliste saint Jean rapporte : « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? » Et il précise : « À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner » (Jn 6, 60.66). Jésus ne les a pas retenus en affadissant son message. Il a respecté leur liberté, sans jamais renoncer à la vérité.
Pour de nombreux fidèles, c’est précisément ce contraste qui frappe aujourd’hui. Là où l’on s’était habitué à un discours lissé, l’annonce claire de la doctrine catholique apparaît soudain comme une provocation. Là où la prudence était devenue la norme, la fidélité est perçue comme une menace.Dans ce contexte, l’arrivée de trois prêtres prêchant clairement le catéchisme de l’Église provoque un choc. Non parce qu’ils seraient excessifs, mais parce qu’ils rappellent ce qui avait été mis de côté. Leur souci du sens du sacré, leur vigilance quant à l’usage des églises, leur prédication sans ambiguïté sur la foi et la morale sont interprétés par certains comme une exclusion, tandis que d’autres fidèles y voient au contraire une clarté longtemps attendue.
Face à cette situation, l’évêque d’Amiens appelle au discernement, à l’écoute et à l’apaisement. Mais là encore, des fidèles s’interrogent. Jusqu’où peut aller cette prudence craintive ?
Jusqu’où peut-on rassurer sans renoncer à enseigner ? Jusqu’où peut-on parler de miséricorde sans rappeler l’appel à la conversion, qui en est indissociable ?
Saint Paul avait averti : « Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils se donneront une foule de maîtres » (2 Tm 4,3). Pour beaucoup, cette parole résonne aujourd’hui avec une acuité particulière.Entre l’Église en France et l’Église universelle, entre les principes non négociables et les compromis pastoraux, entre la vérité et la peur de déplaire, une ligne de fracture apparaît de plus en plus nettement. Les débats autour de Amoris laetitia, les Dubia, la confusion doctrinale persistante, tout converge vers une même question, que de nombreux fidèles osent désormais poser ouvertement : où est passé le courage pastoral ?


