Dans la cathédrale de Xanten ( Rhénanie-du-Nord) la reproduction grandeur nature d’une baleine morte a été installée en plein centre de la nef. L’installation, intitulée « Projet Baleine Moulée Xanten » , a été inaugurée par un office religieux. Autrement dit, dans une cathédrale consacrée au culte divin, on a placé au cœur de l’espace liturgique le moulage d’un cétacé échoué, massif, inerte. Il ne s’agit pas d’un détail esthétique. Il s’agit d’un acte symbolique.
Rappelons le une nouvelle fois , une cathédrale n’est pas un centre culturel. Lorsqu’un édifice est consacré, il est réservé au culte divin. Les murs sont oints. L’autel est dédié. Le sanctuaire est mis à part pour le Saint-Sacrifice de la messe. Tout dans l’architecture oriente vers Dieu, la verticalité des voûtes, la lumière, l’axe vers l’autel, la centralité du tabernacle. Introduire au milieu de cet espace la reproduction réaliste d’un animal mort revient à déplacer le centre symbolique du lieu.

Ce n’est plus l’autel qui attire le regard. Ce n’est plus le mystère eucharistique qui structure l’espace. C’est une œuvre conceptuelle à visée écologique. On nous explique que l’installation veut rappeler la vulnérabilité du vivant. Mais l’Église possède déjà le signe par excellence de la vulnérabilité assumée et transfigurée, la Croix. Le Christ crucifié est la réponse chrétienne à la souffrance, à la mort, à la fragilité de la création.
Fallait-il vraiment importer dans la nef d’une cathédrale un cadavre animal monumental pour redécouvrir que le monde est blessé ? L’effet recherché est clair, provoquer, interpeller, susciter l’émotion. Mais la liturgie n’est pas un dispositif émotionnel. Elle est l’actualisation sacramentelle du sacrifice du Christ. Elle ne supporte pas d’être reléguée au rang d’élément secondaire dans une mise en scène contemporaine. Cet épisode ne surgit pas isolément. Depuis des années, l’Église en Allemagne multiplie les expérimentations pastorales et symboliques. D’expérience en expérience, elle semble s’éloigner d’une conception claire du sacré pour se rapprocher des catégories culturelles dominantes. À force de vouloir dialoguer avec le monde, on finit par adopter ses codes. À force de rechercher la pertinence médiatique, on affaiblit la spécificité théologique.
L’espace sacré devient support de messages sociétaux. La mission surnaturelle se dilue dans l’actualité.
La baleine échouée au cœur de la cathédrale apparaît alors comme une image involontairement parlante, une masse imposante, spectaculaire, mais privée de souffle, du souffle de l’Esprit Saint. Un symbole qui, malgré lui, interroge sur l’état spirituel d’une Église allemande en perdition qui hésite sur sa propre identité, trop occupée qu’elle est de vouloir plaire au monde et de s’adapter toujours mieux aux dérives contemporaines.Or cette orientation ne semble pas près de s’infléchir. L’élection récente du nouvel évêque du diocèse, dont les prises de position publiques ont insisté sur l’ouverture et la nécessité de repenser les formes traditionnelles de présence ecclésiale, s’inscrit précisément dans cette dynamique. Dans ses premières interventions, il a souligné l’importance de donner des signes visibles d’engagement pour le monde et de rejoindre les sensibilités actuelles. Formules séduisantes, mais dont la traduction concrète, à la lumière d’événements comme cette installation, laisse très dubitatif.
Si donner des signes signifie transformer l’espace consacré en plateforme d’expérimentations symboliques, si rejoindre les sensibilités consiste à importer dans le sanctuaire les thématiques dominantes du débat public, alors il est permis de douter que cette ligne pastorale contribue à restaurer le sens du sacré.
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Ce qui se joue ici dépasse la question d’une œuvre artistique. Il s’agit d’une vision de l’Église. Une Église qui conçoit la cathédrale comme un lieu strictement consacré, ordonné à Dieu, centré sur l’autel et le tabernacle, ou une Église qui considère l’espace sacré comme un support modulable au service de messages culturels jugés urgents.La baleine morte installée à Xanten n’est peut-être qu’un épisode. Mais elle révèle une orientation, celle d’une institution qui, à force d’expérimentations, semble perdre de vue la frontière entre le sacré et le profane. Et si l’image de l’échouage devait être prise au sérieux, ce ne serait pas seulement celle d’un cétacé moulé au centre d’une nef gothique, mais celle d’une Église locale qui, en multipliant les initiatives symboliques déconnectées de sa mission première, risque de s’éloigner toujours davantage de sa vocation essentielle, conduire les âmes à Dieu, et non offrir au monde un miroir de ses propres préoccupations.
L’élection de Monseigneur Heiner Wilmer à la présidence de la Conférence des évêques allemands ne risque pas d’arranger les choses. Elle confirme, au contraire, l’enracinement d’une ligne favorable aux réformes les plus contestées issues du Chemin synodal. Le nouvel élu n’est pas un simple modérateur neutre. Il s’est montré ouvert aux bénédictions des couples de même sexe, favorable à une évolution concernant la discipline du célibat sacerdotal et soutenant les revendications portant sur l’accès des femmes à des responsabilités accrues, y compris dans des structures décisionnelles durables. Il a également soutenu l’idée d’instances synodales permanentes associant évêques et laïcs, ce qui soulève de sérieuses questions quant à l’exercice de l’autorité épiscopale telle que comprise dans la tradition catholique.
Pour les fidèles attachés à la cohérence de l’enseignement de l’Église et à la compréhension classique du sacerdoce, cette élection apparaît moins comme une solution que comme la poursuite méthodique d’un processus de réforme dont les conséquences, déjà sensibles, pourraient encore s’accentuer.


