Alors que l’attention internationale s’est dissipée après le voyage du pape Léon XIV à Beyrouth, la situation sur le terrain continue de se dégrader, notamment dans le sud du Liban. Les opérations militaires se poursuivent, les bombardements se répètent, et l’avenir du pays demeure suspendu à des décisions qui se prennent bien au-delà de ses frontières.Dans un entretien accordé au média italien La Bussola, monseigneur Charbel Abdallah, archevêque maronite de Tyr, livre un témoignage direct et sévère sur les conséquences du conflit. « Nous, Libanais, subissons les conséquences d’une guerre que nous n’avons pas voulue », affirme-t-il d’emblée. Pour le prélat, le conflit déclenché à partir des événements du 7 octobre 2023 ne répond en rien aux besoins du Liban. « Cette guerre ne concerne pas le Liban », insiste-t-il, soulignant le décalage entre les logiques militaires régionales et la réalité vécue par la population.
Le constat humain est accablant. « La guerre a causé des milliers de victimes, la destruction massive des maisons et des infrastructures, l’effondrement de l’économie locale, la dévastation des terres agricoles et de l’environnement », explique l’archevêque, évoquant également « l’exode forcé des habitants, obligés de quitter leurs maisons ». Une situation qui ne cesse de s’aggraver, car « ceux qui ont quitté leur maison ne peuvent pas y revenir », tandis que « des milliers de déplacés vivent encore dans des conditions précaires, sans pouvoir rentrer chez eux ni travailler ».Le diocèse maronite de Tyr, qui compte environ 22 000 fidèles répartis dans dix-huit paroisses, est directement touché.
Cinq paroisses situées dans des villages proches de la frontière israélienne ont été parmi les plus durement frappées. « Dans chacun de ces villages, 95 % de la population est partie et ne peut pas revenir », précise monseigneur Abdallah, en raison des habitations détruites ou inhabitables et de l’absence d’eau et d’électricité, les réseaux ayant été gravement endommagés.
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À cette tragédie humaine s’ajoute une catastrophe agricole et environnementale. L’archevêque évoque « l’utilisation massive de bombes au phosphore » qui a « irrémédiablement endommagé les terres agricoles », privant les habitants de leurs moyens de subsistance. Environ vingt mille oliviers ont été perdus, principalement le long de la frontière, et « dans certains cas, les arbres ont été volontairement arrachés, sans raison apparente ». À cela s’ajoutent près de dix-huit mille plants d’avocats détruits par l’effondrement des systèmes d’irrigation ou écrasés par les véhicules blindés. Le bétail, abandonné lors des fuites précipitées, a souvent péri, laissant des familles entières sans ressources.La destruction ne se limite pas aux moyens de survie. Elle touche aussi le cœur spirituel et culturel des communautés chrétiennes.
« Toutes nos églises et les maisons paroissiales des villages frontaliers ont été détruites ou gravement endommagées », souligne l’archevêque, rappelant que nombre de ces bâtiments étaient des édifices historiques de grande valeur. Historien de l’art, il mesure pleinement la portée de ces pertes. « La destruction des églises a anéanti une part de l’histoire et de la culture de notre pays », déplore-t-il.
Au-delà des pierres, c’est un tissu communautaire ancien qui se défait. Les églises, dans ces villages, ne sont pas seulement des lieux de culte, mais des repères identitaires, des espaces de transmission et de cohésion sociale. Leur disparition fragilise durablement la présence chrétienne dans une région déjà marquée par l’exode et la précarité.Après plus de deux ans de conflit, le verdict est sans appel. « Le bilan est catastrophique », résume monseigneur Abdallah, évoquant des pertes « matérielles, agricoles, économiques, humaines et morales ». Tandis que les discussions diplomatiques se poursuivent et que les rapports de force régionaux dominent l’agenda international, les populations du sud du Liban continuent de payer le prix d’une guerre qu’elles n’ont ni décidée ni voulue, et dont les conséquences risquent de marquer le pays pour des générations.


