Dans le silence recueilli du Carême, la basilique Saint-Pierre de Rome propose l’un de ces gestes liturgiques qui unissent la mémoire, la foi et la contemplation : le samedi de la première semaine de Carême, la Sainte Lance est exposée solennellement à la vénération des fidèles. Derrière ce rite ancien, enraciné dans la tradition des stations romaines, se trouve le témoignage de l’Évangile selon saint Jean et la méditation du mystère du Cœur transpercé de Notre Seigneur Jésus-Christ.
🇻🇦Exposition exceptionnelle de la Sainte Lance, une relique de la Passion qui a traversé les siècles
— Tribune Chrétienne (@tribuchretienne) March 1, 2026
🔴⚡️Au début du Carême ( le samedi) , la basilique Saint-Pierre propose un rite qui retient l’attention des pèlerins, l’ostension solennelle de la Lance de saint Longin qui… pic.twitter.com/hRpypAH4Z6
Le fondement de cette vénération se trouve dans le récit de la Passion selon saint Jean. Alors que Jésus est déjà mort sur la Croix, les soldats constatent qu’il n’est plus nécessaire de lui briser les jambes. L’évangéliste rapporte : « Mais un des soldats lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau » (Jn 19, 34). Saint Jean insiste avec gravité sur la valeur du témoignage : « Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est vrai ; et celui-là sait qu’il dit vrai, afin que vous croyiez » (Jn 19, 35). Il ajoute encore : « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37 ; cf. Za 12, 10). Pour la tradition catholique, ce passage n’est pas un simple détail de l’exécution romaine. Le sang et l’eau jaillis du côté du Christ ont été compris, dès les premiers siècles, comme le signe des sacrements, en particulier le Baptême et l’Eucharistie. Le côté ouvert du Sauveur devient ainsi, dans la contemplation chrétienne, la source d’où naît l’Église. La lance, instrument de supplice, est relue dans la foi comme le signe paradoxal de l’amour rédempteur.
La tradition identifie le soldat romain à saint Longin. Si son nom n’apparaît pas explicitement dans les Évangiles, il s’impose dans la tradition ancienne et dans l’iconographie chrétienne. Souvent, il est rapproché du centurion qui, voyant les événements accompagnant la mort du Christ, confesse : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu » (cf. Mt 27, 54). La lance n’est donc pas seulement un objet historique, elle devient un élément de la mémoire vivante de la Passion.
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Historiquement, la vénération d’une relique associée à la lance est attestée à Jérusalem au VIe siècle. Des pèlerins mentionnent sa présence parmi les reliques de la Passion. Au début du VIIe siècle, la relique est transférée à Constantinople et intégrée aux trésors impériaux. Sa possession confère à la capitale byzantine un prestige spirituel considérable. Les siècles suivants voient apparaître des revendications multiples. L’épisode d’Antioche, en 1098, durant la première croisade, marque profondément les esprits : une lance y est présentée comme celle de la Passion, dans un contexte militaire dramatique. Si cette découverte galvanisa les troupes, elle fut contestée dès l’époque. Cet épisode rappelle combien la ferveur religieuse et les circonstances politiques peuvent s’entrelacer.
Au XIIIe siècle, un fragment présenté comme la pointe brisée de la lance est acquis par le roi Louis IX et déposé à la Sainte-Chapelle de Paris. Ce fragment disparaît pendant la Révolution française. D’autres traditions situent des reliques en Arménie ou dans l’espace du Saint-Empire romain germanique, où une “sainte lance” devient un insigne impérial. Ces différentes traditions témoignent de la diffusion du culte, mais elles invitent aussi à une nécessaire prudence historique. La relique conservée aujourd’hui à Saint-Pierre de Rome est liée à un transfert documenté de la fin du XVe siècle. En 1492, la lance conservée à Constantinople est envoyée à Rome par le sultan Bayezid II au pape Innocent VIII, dans un contexte diplomatique précis. Son arrivée donne lieu à une procession solennelle dans la Ville éternelle. Dès lors, la relique est conservée au Vatican.
Au XVIIe siècle, lors de l’achèvement de la nouvelle basilique Saint-Pierre, la relique trouve sa place dans le pilier de saint Longin, l’un des grands piliers soutenant la coupole. La statue monumentale réalisée par le Bernin représente le centurion tenant la lance, comme saisi dans un mouvement intérieur. L’architecture devient ainsi une catéchèse visuelle sur la Passion.

Chaque samedi de la première semaine de Carême, l’exposition exceptionnelle de la Sainte Lance s’inscrit dans le parcours spirituel des stations romaines. Elle oriente les fidèles vers la contemplation de la Passion, en prélude à la montée vers le Triduum pascal. Il ne s’agit pas d’un spectacle, mais d’un acte liturgique qui renvoie au mystère central de la foi : le sacrifice rédempteur du Christ.
Dans la doctrine catholique, la vénération des reliques est toujours ordonnée au Christ. Une relique est honorée en raison de ce qu’elle signifie et de Celui à qui elle renvoie. L’Église, avec prudence, ne tranche pas toujours de manière définitive sur l’authenticité matérielle lorsque l’histoire est complexe. La foi ne repose pas sur une certitude archéologique, mais sur la Révélation transmise par l’Écriture et la Tradition. La Sainte Lance ramène au mystère du Cœur transpercé. Le coup de lance n’est pas compris comme un simple acte de violence, mais comme l’ouverture d’un passage de grâce. De ce côté ouvert jaillissent le salut et la miséricorde. Le temps du Carême invite précisément à regarder vers Celui qui a été transpercé (cf. Jn 19, 37), afin d’entrer plus profondément dans le mystère de la Croix.
En ce 1er mars 2026, alors que l’Église entre dans le temps quadragésimal, l’exposition de la Sainte Lance à Saint-Pierre de Rome rappelle que la Passion du Christ demeure au centre de la foi. À travers cette relique de la Passion, l’Église conduit les fidèles non vers un objet, mais vers le Seigneur crucifié et ressuscité, dont le Cœur ouvert reste la source de la vie et de la miséricorde.


