L’Iran traverse l’une des phases de contestation les plus sérieuses de ces dernières années. Depuis près de deux semaines, des manifestations antigouvernementales se sont étendues à plus d’une centaine de villes, touchant l’ensemble des 31 provinces du pays. Ce mouvement, initialement déclenché par une crise économique aiguë, s’oriente désormais vers une remise en cause directe du régime religieux instauré en 1979.
🚨🇮🇷 Iran : un pouvoir religieux en train de vaciller ?
— Tribune Chrétienne (@tribuchretienne) January 9, 2026
🔴⚡️Toutes les vidéos qui parviennent d’Iran montrent des foules nombreuses occupant les rues de nombreuses villes, exprimant une détermination qui ne semble pas faiblir #IranRevolution2026 #IranProtests pic.twitter.com/2jYQuTqdL8
Face à l’ampleur des troubles, les autorités ont instauré un blackout quasi total d’Internet et des télécommunications, une mesure régulièrement utilisée lors des épisodes de répression. Selon NetBlocks, organisme spécialisé dans la surveillance du cyberespace, ces coupures interviennent généralement lorsque les forces de sécurité s’apprêtent à recourir à une force accrue, afin de limiter la diffusion d’images et de témoignages à l’étranger. Malgré ces restrictions, de nombreuses vidéos continuent de circuler via des relais extérieurs et des médias internationaux, constituant aujourd’hui l’essentiel des sources permettant de suivre l’évolution du mouvement.
Les manifestations, parties de Téhéran, ont gagné des régions aussi diverses que l’Ilam kurde à l’ouest, le Khorasan au nord-est ou encore le sud du pays. Des cartographies établies à partir de sources ouvertes et de vidéos authentifiées indiquent des rassemblements dans plusieurs dizaines de villes.
À ce stade, il reste impossible de chiffrer précisément le nombre de manifestants, mais la diffusion géographique et la persistance des cortèges suggèrent une mobilisation d’une ampleur inédite depuis les protestations de 2022 consécutives à la mort de Mahsa Amini.
Les images vérifiées montrent des foules nombreuses convergeant dans de larges avenues, des cortèges à pied, à moto ou en voiture, des routes bloquées et des incendies sporadiques. À Téhéran, plusieurs vidéos filmées depuis les toits d’immeubles montrent des milliers de personnes se rassemblant dans certaines artères du sud-ouest et de l’ouest de la capitale. D’autres séquences authentifiées situent des scènes de rassemblements et d’affrontements dans des quartiers comme Saadat Abad ou à proximité de grandes places urbaines.Au-delà de l’ampleur, la nature des slogans et des symboles marque un tournant. Dans plusieurs villes, des manifestants scandent « Mort au dictateur » ou « Vive le Shah », tandis que d’autres crient « Pahlavi reviendra », faisant explicitement référence à la monarchie renversée par la révolution islamique.
Lire aussi
Des drapeaux iraniens d’avant 1979, ornés du lion et du soleil, apparaissent dans certaines vidéos, accrochés à des statues ou brandis sur des places publiques. Des images montrent également des portraits du Guide suprême brûlés ou piétinés, un geste hautement symbolique dans un pays où cette figure a longtemps été placée hors de portée de la contestation publique.Dans plusieurs vidéos authentifiées par CNN et par des spécialistes de la vérification numérique, des foules entières crient « Mort à Khamenei », visant directement Ali Khamenei, qui concentre les pouvoirs religieux et politiques depuis 1989. Ce type de slogan, autrefois marginal, tend à se banaliser, signe d’une rupture psychologique entre une partie de la population et le cœur du système.
D’autres images, authentifiées dans des villes comme Tabriz, Mashhad, Babol ou Khorramabad, confirment que cette radicalisation du discours n’est pas limitée à la capitale. Certaines séquences montrent des manifestants renverser ou dégrader des statues de figures emblématiques du régime, notamment celle de Qassem Soleimani, ancien cadre des Gardiens de la révolution islamique érigé en martyr par les autorités après sa mort en 2020.
Ces actes traduisent une contestation qui ne se contente plus de dénoncer des politiques publiques, mais s’attaque directement aux symboles du pouvoir.
La répression s’est intensifiée au fil des jours
Selon l’ONG Iran Human Rights, basée en Norvège, au moins 45 personnes ont été tuées depuis le début des manifestations, dont plusieurs enfants, et plus de 2 000 manifestants ont été arrêtés. Des ONG et des organisations internationales font état de l’usage de gaz lacrymogène et de tirs à balles réelles dans plusieurs localités. Les autorités iraniennes, de leur côté, avancent un bilan inférieur et indiquent que des membres des forces de l’ordre figurent également parmi les victimes.
Sur le plan économique, la situation demeure explosive. L’inflation galopante, l’effondrement de la monnaie nationale et la hausse brutale des prix des produits de première nécessité, notamment après la fin d’un mécanisme de change préférentiel pour certains importateurs, ont précipité dans la rue des catégories traditionnellement prudentes, comme les commerçants du Grand Bazar de Téhéran. La fermeture de nombreux commerces, geste historiquement lourd de sens en Iran, a amplifié la dynamique de contestation et contribué à donner au mouvement une dimension plus transversale.Le gouvernement a tenté des mesures d’apaisement limitées, notamment l’annonce de subventions mensuelles modestes, largement perçues comme insuffisantes. Le président Masoud Pezeshkian a lui-même reconnu publiquement que l’État ne pouvait « pas gérer seul » la crise, un aveu rare dans un système habitué à afficher une façade de contrôle et de cohésion.
Dans ce contexte tendu, des rumeurs persistantes circulent dans les milieux de l’opposition iranienne et sur certaines plateformes numériques évoquant un possible déplacement d’Ali Khamenei hors du pays, notamment vers la Russie, allié stratégique de Téhéran.
Aucune confirmation indépendante n’a été apportée à ce stade. Toutefois, le simple fait que cette hypothèse soit largement relayée témoigne d’un climat inédit de fragilisation du pouvoir et d’une perception croissante d’insécurité au sommet de l’État.Les autorités religieuses semblent en effet redouter une conjonction de menaces, une contestation intérieure durable, une désobéissance de plus en plus ouverte et une pression extérieure accrue. Le président américain Donald Trump a réitéré sa menace d’intervenir militairement si les forces iraniennes continuaient à tuer des manifestants, ajoutant un facteur de dissuasion mais aussi de tension supplémentaire.
Plusieurs analystes estiment que la stratégie traditionnelle du régime, alternant répression sévère et concessions limitées, pourrait atteindre ses limites. Les protestations actuelles ne se structurent pas autour d’un leader unique, mais elles convergent vers une revendication claire, la fin de la République islamique en tant que système jugé irréformable, comme l’a affirmé la militante Masih Alinejad.
une contestation au cœur du système théocratique
Au-delà de la dimension sociale et politique, les événements actuels mettent en cause le fondement même du pouvoir en Iran, son caractère religieux. La République islamique repose sur le principe du velayat-e faqih, qui confère au Guide suprême une autorité à la fois spirituelle et politique. Or les slogans visant directement Ali Khamenei, la destruction de ses portraits et l’attaque de symboles associés aux Gardiens de la révolution indiquent que cette légitimité religieuse est désormais publiquement contestée.
Cette évolution est significative dans une société où la référence religieuse a longtemps servi de socle à l’obéissance politique.
Les manifestations montrent que, pour une partie croissante de la population, notamment parmi les jeunes générations, l’autorité cléricale n’est plus perçue comme protectrice ou sacrée, mais comme un instrument de contrôle et de contrainte. Le rejet ne vise pas seulement des dirigeants ou des politiques, il touche la fusion entre religion et pouvoir qui structure l’État iranien depuis plus de quatre décennies.Sans annoncer un effondrement imminent, cette remise en cause frontale du pouvoir religieux révèle une crise de légitimité profonde.
Le régime conserve encore des moyens sécuritaires considérables et l’appui d’institutions religieuses et militaires puissantes. Mais l’érosion de la peur, la diffusion géographique des troubles et la radicalisation des slogans suggèrent que l’équilibre sur lequel repose la République islamique est aujourd’hui plus instable qu’il ne l’a été depuis des décennies, précisément parce que son fondement religieux lui-même est désormais contesté dans l’espace public.Rappelons que les chrétiens vivent dans une situation de forte précarité juridique et sociale, en particulier ceux issus de conversions de l’islam, considérées comme une apostasie par le régime. Ils sont régulièrement exposés à des arrestations arbitraires, à des interrogatoires prolongés et à des peines de prison pour des motifs tels que « atteinte à la sécurité nationale » ou « propagande contre le système ». Les Églises de maison sont étroitement surveillées, les activités religieuses limitées, et la liberté de culte strictement encadrée. Cette pression constante pousse de nombreux chrétiens à vivre leur foi dans la clandestinité ou à quitter le pays.


