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[VOYAGE DU PAPE EN TURQUIE ] Déclaration historique entre le Pape Léon XIV et le Patriarche Bartholomée, une étape majeure sur le chemin de l’unité

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À Istanbul, le Pape Léon XIV et le Patriarche œcuménique Bartholomée signent une déclaration d’une portée théologique et historique exceptionnelle, enracinée dans l’héritage de Nicée et dans la mémoire vivante du premier millénaire

Ce texte, profondément pastoral et résolument orienté vers l’unité, redonne souffle et orientation au dialogue entre Rome et Constantinople.La déclaration commune publiée à la veille de la fête de saint André s’inscrit dans la lignée des grands gestes prophétiques qui jalonnent la lente reconquête de la communion entre l’Église catholique et le Patriarcat œcuménique. Dès les premières lignes, le choix liturgique du Psaume 106, « Rendez grâce au Seigneur, Il est bon, éternel est son amour », établit le cadre spirituel, non pas une démarche diplomatique, mais une action de grâce qui reconnaît l’unité comme un don surnaturel avant d’être une œuvre humaine. C’est, depuis Unitatis redintegratio (1964), le fondement même de l’ecclésiologie catholique de l’unité.

Le contexte du 30 novembre, fête de saint André, n’est pas un simple repère de calendrier. Le Patriarcat œcuménique voit dans l’apôtre, frère de saint Pierre, l’icône vivante de la fraternité originelle entre Rome et Constantinople. Cette fraternité, vécue sans rupture durant le premier millénaire, constitue la référence commune explicitement rappelée dans la déclaration Paul VI, Athénagoras du 7 décembre 1965. Le texte de Léon XIV et Bartholomée s’y inscrit directement, rappelant le vœu de « vivre de nouveau » cette communion de foi et de vie sacramentelle.

Il est frappant de constater que cette mémoire du premier millénaire ne sert jamais d’argument polémique ou nostalgique, mais d’indicateur de route, ce que l’Église a déjà vécu, elle peut le vivre de nouveau.

Cette manière d’ancrer l’avenir dans un passé partagé est typique de la théologie orientale de l’unité, à laquelle l’Église catholique répond en soulignant que l’histoire reçue n’est pas un modèle figé, mais un horizon dynamique.La déclaration fait ensuite un pas majeur, replacer l’unité chrétienne sous la lumière du Concile de Nicée dont on célèbre le 1700e anniversaire. Cette référence n’est pas un simple rappel académique. Nicée est le lieu où l’unité se manifeste comme confession partagée du mystère du Verbe incarné, homoousios avec le Père, vrai Dieu né du vrai Dieu.En rappelant cela, les deux primats désamorcent toute tentation de réduire l’œcuménisme à une convergence éthique ou sociologique. L’unité est christologique avant d’être ecclésiologique. Ce choix est d’une finesse remarquable, il renvoie au discernement opéré par Benoît XVI, qui voyait dans l’accord sur la théologie trinitaire et christologique le socle indépassable du dialogue orthodoxe catholique.

La déclaration indique aussi sans détour les obstacles qui subsistent. Il s’agit d’une honnêteté salutaire, mais elle précise tout aussitôt que l’essentiel est intact, la foi nicéenne est commune, et tout véritable progrès doit naître de sa mise en œuvre concrète.Le texte frappe également par sa lucidité pastorale. La mention de la date de Pâques, dont Nicée avait donné les critères de calcul, constitue un signe dont l’importance ecclésiale dépasse largement l’aspect pratique. La célébration pascale commune est considérée, en théologie orientale comme en théologie latine, comme le geste premier de la communion. Elle est ainsi, depuis le XXᵉ siècle, un enjeu récurrent du dialogue.

Le fait que le « monde chrétien tout entier » ait fêté Pâques à la même date cette année est interprété comme un signe providentiel.

Cet appel à avancer vers une date commune permanente réactive un dossier longtemps bloqué, mais jamais abandonné. On retrouve ici l’esprit du patriarche Athénagoras, qui affirmait que la date de Pâques est « la plaie visible » de la séparation des Églises.En soulignant le 60ᵉ anniversaire de la Déclaration commune de 1965, le texte de Léon XIV et Bartholomée en explicite le sens profond, mettre fin non seulement à l’échange des excommunications, mais à la logique même de la rupture. La citation du texte d’origine est essentielle et utilisée avec une fidélité rigoureuse, on y retrouve l’appel à une « charité mutuelle » et au retour à la « pleine communion » comme horizon non négociable.Cet hommage ne relève pas du cérémonial, il est l’expression d’une herméneutique, l’histoire récente n’est pas seulement un legs, mais un engagement à poursuivre.

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Le soutien renouvelé à la Commission mixte internationale pour le Dialogue théologique montre que l’unité ne se fera jamais sans un patient travail doctrinal. Le texte le rappelle sans détour, les « questions historiquement considérées comme sources de division » doivent être traitées, et aucune solution ne sera simplement politique ou émotionnelle.Pour autant, l’unité n’est pas laissée à l’action des experts. La déclaration insiste sur les autres voies, la prière, la rencontre, les œuvres communes. Il y a là un écho direct à Ut unum sint (1995), qui affirmait que l’œcuménisme a plusieurs « piliers » et pas un unique modèle.

Dans sa dimension mondiale, ce texte rejoint les grandes déclarations communes des dernières décennies, notamment celles contre la violence au nom de Dieu, en continuité évidente avec Nostra Aetate (1965). L’avertissement est ferme, aucune religion ne peut légitimer la violence. Cette condamnation, presque catéchétique, s’enracine dans la dignité de la personne humaine créée à l’image de Dieu.Il est remarquable que la déclaration articule la paix entre les peuples et l’unité des chrétiens. Les deux primats affirment implicitement, mais clairement, que la division affaiblit le témoignage chrétien dans le monde, comme l’indiquait déjà le Christ en Jean 17, 21.La finale est profondément inspirée, ni triomphalisme, ni naïveté, mais une espérance solide, nourrie d’une confiance dans la présence du Saint-Esprit. La citation de Col 2, 2 conclut magnifiquement le texte en rappelant que la connaissance du mystère du Christ n’est jamais une simple compréhension intellectuelle, mais une transformation du cœur.

L’ecclésiologie sous-jacente est limpide, l’unité ne sera jamais produite par les seuls responsables ecclésiaux, mais par la sanctification du peuple de Dieu

Cette déclaration du Pape Léon XIV et du Patriarche Bartholomée est l’une des plus structurées et théologiquement consistantes des dernières décennies. Elle s’inscrit dans une triple continuité, Nicée 325, la Déclaration Paul VI, Athénagoras de 1965 et l’enseignement récent de l’Église catholique sur l’unité.

Sans emphase, mais avec une profondeur rare, elle offre une orientation claire, réenraciner l’œcuménisme dans le mystère du Christ confessé à Nicée, avancer concrètement vers des gestes de communion visibles, et témoigner ensemble dans un monde fracturé que « l’amour du Seigneur est éternel ».

INTEGRALITE DU TEXTE DE LA DÉCLARATION COMMUNE

«Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour»

Psaume 106 (105): 1

« À la veille de la fête de saint André, premier apôtre appelé, frère de l’apôtre Pierre et patron du Patriarcat œcuménique, nous, le Pape Léon XIV et le Patriarche œcuménique Bartholomée, rendons grâce à Dieu, notre Père miséricordieux, pour le don de cette rencontre fraternelle. À l’exemple de nos vénérables prédécesseurs et conformément à la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ, nous continuons à marcher avec une ferme détermination sur le chemin du dialogue, dans l’amour et la vérité (cf. Eph 4, 15), vers le rétablissement de la pleine communion tant espérée entre nos Églises sœurs. Conscients que l’unité des chrétiens n’est pas seulement le fruit des efforts humains, mais un don qui vient d’en haut, nous invitons tous les membres de nos Églises – clergé, moines, personnes consacrées et fidèles laïcs – à rechercher sincèrement l’accomplissement de la prière que Jésus-Christ a adressée au Père : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi… pour que le monde croie » (Jn 17, 21).

La commémoration du 1700anniversaire du premier Concile œcuménique de Nicée, célébrée à la veille de notre rencontre, a été un moment de grâce extraordinaire. Le Concile de Nicée, tenu en 325 après J.-C., fut un événement providentiel d’unité. Cependant, le but de cette commémoration n’est pas simplement de rappeler l’importance historique du Concile, mais de nous inciter à rester ouverts au même Esprit-Saint qui a parlé à Nicée, alors que nous sommes confrontés aux nombreux défis de notre temps. Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à tous les dirigeants et délégués des autres Églises et communautés ecclésiales qui ont bien voulu participer à cet événement. Outre la reconnaissance des obstacles qui empêchent le rétablissement de la pleine communion entre tous les chrétiens – obstacles que nous cherchons à surmonter par le dialogue théologique –, nous devons également reconnaître que ce qui nous unit, c’est la foi exprimée dans le Credo de Nicée. Il s’agit de la foi salvatrice en la personne du Fils de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu, homoousios avec le Père, qui pour nous et pour notre salut a pris chair et a habité parmi nous, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, est monté au ciel et reviendra pour juger les vivants et les morts. Par la venue du Fils de Dieu, nous sommes initiés au mystère de la Sainte Trinité – Père, Fils et Saint-Esprit – et invités à devenir, en et par la personne du Christ, enfants du Père et cohéritiers avec le Christ par la grâce du Saint-Esprit. Fort de cette confession commune, nous pouvons relever les défis qui nous sont communs en témoignant de la foi exprimée à Nicée dans le respect mutuel, et œuvrer ensemble à des solutions concrètes avec une espérance authentique.

Nous sommes convaincus que la commémoration de cet anniversaire important peut inspirer de nouvelles avancées courageuses sur la voie de l’unité. Parmi ses décisions, le premier Concile de Nicée a également fourni les critères permettant de déterminer la date de Pâques, commune à tous les chrétiens. Nous remercions la divine providence d’avoir permis que le monde chrétien tout entier célèbre Pâques le même jour cette année. C’est notre désir commun de poursuivre le processus d’exploration d’une solution possible permettant de célébrer ensemble la Fête des fêtes chaque année. Nous espérons et prions pour que tous les chrétiens, « en toute sagesse et intelligence spirituelle » (Col 1, 9), s’engagent dans le processus visant à parvenir à une célébration commune de la glorieuse résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ.

Cette année, nous commémorons également le 60e anniversaire de la Déclaration commune historique de nos vénérables prédécesseurs, le Pape Paul VI et le Patriarche œcuménique Athénagoras, qui a mis fin à l’échange d’excommunications de 1054. Nous rendons grâce à Dieu que ce geste prophétique ait incité nos Églises à poursuivre « dans un esprit de confiance, d’estime et de charité mutuelles, le dialogue qui les amènera, Dieu aidant, à vivre de nouveau, pour le plus grand bien des âmes et l’avènement du règne de Dieu, dans la pleine communion de foi, de concorde fraternelle et de vie sacramentelle qui exista entre elles au cours de premier millénaire de la vie de l’Église » (Déclaration commune du Pape Paul VI et du Patriarche œcuménique Athénagoras, 7 décembre 1965). Dans le même temps, nous exhortons ceux qui hésitent encore à toute forme de dialogue à écouter ce que l’Esprit dit aux Églises (cf. Ap 2, 29), qui, dans le contexte actuel de l’histoire, nous exhorte à présenter au monde un témoignage renouvelé de paix, de réconciliation et d’unité.

Convaincus de l’importance du dialogue, nous exprimons notre soutien continu au travail de la Commission mixte Internationale pour le Dialogue théologique entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe, qui, dans sa phase actuelle, examine des questions qui ont été historiquement considérées comme sources de division. Outre le rôle irremplaçable que joue le dialogue théologique dans le processus de rapprochement entre nos Églises, nous saluons également les autres éléments nécessaires à ce processus, notamment les contacts fraternels, la prière et le travail commun dans tous les domaines où la coopération est déjà possible. Nous exhortons vivement tous les fidèles de nos Églises, et en particulier le clergé et les théologiens, à accueillir avec joie les fruits obtenus jusqu’à présent et à œuvrer pour qu’ils continuent à croître.

L’objectif de l’unité chrétienne comprend celui de contribuer de manière fondamentale et vivifiante à la paix entre tous les peuples. Nous élevons ensemble nos voix avec ferveur pour invoquer le don de la paix de Dieu sur notre monde. Malheureusement, dans de nombreuses régions du monde, les conflits et la violence continuent de détruire la vie de nombreuses personnes. Nous appelons ceux qui ont des responsabilités civiles et politiques à tout mettre en œuvre pour que la tragédie de la guerre cesse immédiatement et nous invitons toutes les personnes de bonne volonté à soutenir notre requête.

Nous rejetons notamment toute utilisation de la religion et du nom de Dieu pour justifier la violence. Nous croyons qu’un dialogue interreligieux authentique, loin d’être une source de syncrétisme et de confusion, est essentiel à la coexistence des peuples aux traditions et cultures différentes. Conscients du 60e anniversaire de la déclaration Nostra Aetate, nous exhortons tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à œuvrer ensemble pour construire un monde plus juste et plus solidaire, et à prendre soin de la création qui nous a été confiée par Dieu. Ce n’est qu’ainsi que la famille humaine pourra surmonter l’indifférence, la soif de domination, la cupidité et la xénophobie.

Bien que nous soyons profondément alarmés par la situation internationale actuelle, nous ne perdons pas espoir. Dieu n’abandonnera pas l’humanité. Le Père a envoyé son Fils unique pour nous sauver, et le Fils de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, nous a donné le Saint-Esprit, afin de nous faire participer à sa vie divine, préservant et protégeant le caractère sacré de la personne humaine. Grâce au Saint-Esprit, nous savons et nous expérimentons que Dieu est avec nous. C’est pourquoi, dans notre prière, nous confions à Dieu chaque être humain, en particulier ceux qui sont dans le besoin, ceux qui souffrent de la faim, de la solitude ou de la maladie. Nous invoquons toutes les grâces et toutes les bénédictions sur chaque membre de la famille humaine, afin que « leurs cœurs soient remplis de courage et pour que, rassemblés dans l’amour, ils accèdent à la plénitude de l’intelligence dans toute sa richesse, et à la vraie connaissance du mystère de Dieu », qui est notre Seigneur Jésus-Christ (Col 2, 2).

Du Phanar, le 29 novembre 2025″

Source Vatican

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