C’est dans le cadre qu’un long portrait de Benoît Payan, publié le 29 janvier 2026 dans Le Nouvel Observateur, qu’une phrase inattendue a retenu notre attention : « Je suis le fruit de la lecture de l’Évangile. » À Tribune Chrétienne, nous ne faisons pas de politique mais lorsque l’Évangile est ainsi convoqué dans l’espace public, il est difficile de rester indifférent. Non par goût de la controverse, mais parce que la Parole du Christ n’est jamais une référence neutre. Elle ne s’invite pas sans conséquences.
L’article rappelle que Benoît Payan a été scolarisé durant de longues années à l’établissement catholique Pastre, tenu par les sœurs salésiennes, dont l’enseignement se réclamait de la bienveillance et de la charité. Il y entre enfant, il en sort à l’âge adulte. Cette formation, il l’évoque comme fondatrice, allant jusqu’à affirmer que la lecture des Évangiles a façonné son regard sur l’injustice et les inégalités.Il va même plus loin, en résumant son existence autour de trois piliers :« la famille, l’Évangile, le socialisme ».
La formule mérite qu’on s’y arrête. Non pour la tourner en dérision, mais pour l’examiner à la lumière de ce qu’est réellement l’Évangile. Car celui-ci n’est pas une valeur générique que l’on juxtapose à d’autres références. Il est une Parole qui ordonne l’existence, qui appelle à la conversion personnelle avant toute organisation du monde.Or, le socialisme n’est pas une simple sensibilité sociale. C’est une idéologie structurée, née au XIXᵉ siècle, fondée sur une vision matérialiste de l’histoire et de l’homme qui rejette Dieu. Il conçoit la société à partir du conflit, du rapport de forces, et d’un salut pensé comme collectif et immanent. Historiquement, cette idéologie s’est construite en opposition au christianisme, à l’Église, et parfois même à la famille, qu’elle a souvent considérée comme une structure à dépasser ou à transformer.
L’Église, de son côté, n’a jamais confondu la sollicitude évangélique pour les pauvres avec le socialisme comme doctrine. Si elle a développé une doctrine sociale exigeante, attentive à la justice, à la dignité du travail et à la solidarité, elle a aussi clairement critiqué le socialisme dans ses fondements, précisément parce qu’il tend à réduire la personne humaine à une catégorie économique et à subordonner l’homme à un projet collectif.
Dans Rerum Novarum, puis dans Quadragesimo Anno, le magistère a rappelé que la justice sociale ne peut être dissociée de la liberté, de la responsabilité personnelle et de la loi morale, rejetant explicitement les systèmes socialistes qui subordonnent la personne à un projet politique totalisant.
L’opposition n’est donc pas seulement économique ou historique, mais doctrinale, le christianisme annonçant un salut qui ne se confond jamais avec une utopie politique.L’Évangile ne promet pas un monde parfait organisé par des structures. Il appelle à la conversion du cœur, à la charité vécue, à une liberté intérieure qui précède toute réforme sociale. Il ne nie pas l’injustice, mais il la combat autrement, par la responsabilité personnelle et par l’amour du prochain, non par l’idéologie.
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Dès lors, l’association de l’Évangile et du socialisme dans une même profession de foi personnelle ne peut qu’interroger. Elle révèle au minimum une contradiction, peut-être une confusion, entre une parole spirituelle radicale et un système de pensée historique qui lui est largement étranger, voire opposé dans ses principes.Cette tension se retrouve, de manière très concrète, dans certains choix publics. L’affaire du film Sacré-Cœur en est une illustration révélatrice. Lorsque cette œuvre cinématographique de Stven et Sabrina Gunnell, centrée sur la conversion et la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, devait être projetée au château de La Buzine, la municipalité a estimé, au nom de la laïcité, qu’elle n’avait pas sa place dans un cadre culturel municipal.Il a fallu que le tribunal administratif de Marseille intervienne pour rappeler que la laïcité ne saurait servir de prétexte à l’exclusion d’une œuvre artistique en raison de son inspiration religieuse. La décision municipale a été suspendue, et la projection ordonnée par la justice.
Là encore, sans prêter d’intentions, une question demeure. Comment revendiquer une filiation évangélique personnelle et, dans le même temps, adopter une conception de la laïcité qui conduit à marginaliser l’expression chrétienne dès qu’elle devient visible dans l’espace culturel ?
Nous serions bien sûr heureux d’entendre Benoît Payan approfondir cette référence à l’Évangile sur les sujets qui touchent directement à l’anthropologie chrétienne, qu’il s’agisse de la fin de vie et de l’euthanasie, de l’avortement, de la gestation pour autrui, ou plus largement de la conception de la personne humaine et de sa dignité. Ces questions, elles aussi, interrogent la cohérence entre une filiation évangélique revendiquée et les choix contemporains.
À Tribune Chrétienne, nous ne cherchons pas à trancher politiquement. Mais nous savons que l’Évangile n’est pas un supplément d’âme adaptable aux idéologies du moment. Il ne se juxtapose pas sans heurt à des doctrines qui lui sont étrangères. Il les interroge, les dépasse, et parfois les contredit.On peut se réjouir qu’un responsable public ose parler de l’Évangile. Mais encore faut-il accepter que cette Parole ne se laisse ni diluer dans une idéologie, ni convoquer sans examen. L’Évangile ne sert pas à se définir. Il appelle à se convertir. Et c’est peut-être là que commence la véritable exigence.


