La relation entre le Saint-Siège et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X connaît une nouvelle phase de tension quasi « schismatique » , alors qu’une rencontre doit se tenir à Rome, dans le courant de la semaine du 9 au 13 février 2026, entre le cardinal Víctor Manuel Fernández et l’abbé Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité. Cette initiative romaine intervient après l’annonce par la Fraternité de son intention de procéder à de nouvelles consécrations épiscopales sans mandat pontifical, prévues pour l’été prochain.
La Fraternité justifie cette décision par la nécessité d’assurer la continuité de son apostolat et de son épiscopat, estimant que le dialogue avec Rome est aujourd’hui dans une impasse. Le Saint-Siège, pour sa part, a clairement exclu toute possibilité de nouvelles ordinations épiscopales sans autorisation pontificale, rappelant que de tels actes entraîneraient des conséquences canoniques graves, comparables à celles de 1988.
Fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre en réaction aux orientations du concile Vatican II, la Fraternité Saint-Pie X demeure dans une situation canonique irrégulière. Si les excommunications liées aux consécrations illicites ont été levées en 2009 par Benoît XVI, la Fraternité n’a jamais obtenu de reconnaissance juridique au sein de l’Église, Rome parlant depuis lors d’une « communion imparfaite » nécessitant une régularisation institutionnelle.Les pontificats successifs ont cherché à maintenir un dialogue. Benoît XVI a privilégié une approche doctrinale structurée, tandis que François a mis l’accent sur des mesures pastorales, notamment l’octroi de facultés pour la confession et, sous certaines conditions, pour la célébration valide des mariages, afin de préserver le bien spirituel des fidèles fréquentant les chapelles de la Fraternité. Ces gestes n’ont cependant pas permis de surmonter les désaccords de fond.
Sous le pontificat du pape Léon XIV, le dossier semble avoir atteint un point de crispation particulier. L’abbé Pagliarani affirme avoir sollicité une audience auprès du Saint-Père dès l’été 2025 afin de lui exposer la situation de la Fraternité et ses inquiétudes quant à son avenir. La réponse reçue récemment du Dicastère pour la doctrine de la foi a fermé la porte à toute consécration épiscopale immédiate, sans apporter, selon la Fraternité, de réponse substantielle à ses demandes de fond.Dans ce contexte, le choix du cardinal Fernández comme interlocuteur unique ne passe pas inaperçu. D’un point de vue institutionnel, la désignation du préfet du dicastère compétent est logique. Mais sur le plan ecclésial et symbolique, elle suscite des interrogations, en raison du décalage perçu entre les sensibilités théologiques du cardinal et celles de la Fraternité Saint-Pie X.
Le cardinal Fernández est identifié par de nombreux catholiques attachés à la tradition comme l’un des représentants d’une approche doctrinale et pastorale marquée par le pontificat de François. Son style théologique, jugé souple par ses partisans et ambigu par ses critiques, contraste avec l’attachement de la Fraternité à des formulations doctrinales précises et à une lecture stricte de la tradition.
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Cette divergence est particulièrement sensible dans le domaine marial. La prudence recommandée par Rome quant à l’usage de certains titres traditionnels attribués à la Sainte Vierge, tels que « Corédemptrice » ou « Médiatrice », est interprétée par la Fraternité comme un affaiblissement du langage théologique classique. Pour la Fraternité Saint-Pie X, la mariologie constitue un indicateur central de la fidélité doctrinale de l’Église, et non un simple champ de dévotion secondaire.Dès lors, la question du dialogue ne se limite pas à des aspects disciplinaires ou canoniques. Elle touche à des orientations théologiques plus profondes, qui conditionnent la confiance entre les parties. Le risque est que la rencontre annoncée soit perçue non comme un échange réciproque, mais comme une tentative de réintégration fondée sur des cadres doctrinaux que la Fraternité continue de contester.
Pour autant, l’issue du processus demeure ouverte. L’histoire de l’Église montre que des situations de tension prolongée ont parfois trouvé des issues inattendues. À défaut d’un accord rapide, cette rencontre pourrait au moins permettre de clarifier les positions respectives et d’éviter une escalade immédiate.À l’inverse, si le dialogue devait échouer et conduire à la réalisation des consécrations annoncées, les conséquences canoniques seraient lourdes et durables, risquant de refermer pour longtemps la voie d’un rapprochement. Dans ce contexte, le choix de l’interlocuteur romain apparaît comme un élément décisif, non seulement pour la méthode du dialogue, mais pour la crédibilité même de la volonté affichée par le Saint-Siège de relancer les discussions avec la Fraternité Saint-Pie X.
Au-delà des positions institutionnelles et des divergences doctrinales réelles, un élément ne peut être ignoré : une immense majorité des fidèles concernés, qu’ils fréquentent ou non les chapelles de la Fraternité Saint-Pie X, aspire à un accord. Beaucoup espèrent une solution qui permette de préserver à la fois l’unité visible de l’Église, la fidélité à la tradition doctrinale et liturgique, et la paix des consciences. Cette attente, souvent silencieuse, ne se confond ni avec une volonté de rupture ni avec une acceptation sans réserve des évolutions contestées, mais avec le désir d’un règlement clair, stable et durable. C’est aussi à cette attente des fidèles que le dialogue engagé par le Saint-Siège est désormais appelé à répondre.


