Tout au long de cet entretien, l’abbé Davide Pagliarani justifie cette décision par un argument central qu’il présente comme décisif, la loi suprême de l’Église serait aujourd’hui le salut des âmes. Il affirme qu’il existe un état de nécessité grave et prolongé, allant jusqu’à déclarer que, dans une paroisse moyenne, les fidèles ne trouvent plus les ressources nécessaires pour assurer leur salut éternel, notamment en matière de prédication, de morale et de sacrements.
L’abbé Davide Pagliarani affirme avoir écrit à Rome pour demander une audience au pape et exposer les besoins de la Fraternité, sans obtenir de réponse satisfaisante. Il soutient que la continuité doctrinale et pastorale héritée du pontificat de François, maintenue selon lui par les orientations actuelles, rend improbable tout changement à court terme. Il critique vivement la réduction de l’annonce de l’Évangile au seul kérygme, la synodalité érigée en méthode de gouvernement, et cite des décisions qu’il juge catastrophiques pour la foi et la morale.
Interrogé sur l’accusation de défi envers l’autorité romaine, il répond que la Fraternité ne sert pas une structure mais les âmes, et qu’elle n’entend ni se substituer à l’Église ni fonder une Église parallèle. Il affirme agir par devoir de charité envers des fidèles désorientés, au nom du principe canonique selon lequel la loi suprême est le salut des ames.
La question liturgique occupe une place centrale, le Supérieur général dénonçant un régime de simple tolérance accordé à la messe traditionnelle, qu’il juge structurellement fragile et doctrinalement ambigu. Il estime que l’unique liturgie capable d’exprimer pleinement et durablement la foi catholique reste celle de toujours, et affirme que, pour assurer prêtres et sacrements, il faut des évêques, pas des compromis provisoires.Enfin, face à la perspective de sanctions, l’abbé Davide Pagliarani affirme que la Fraternité les accepterait sans amertume, en les offrant pour le bien de l’Église, tout en continuant à prier pour le pape et en se disant convaincu que ces consécrations seront un jour reconnues comme ayant servi providentiellement à préserver la foi.
intégralité de l’ interview de l’Abbé Davide Pagliarani
( traduction Tribune Chrétienne)
FSSPX.Actualidad : Révérend Supérieur général, vous venez d’annoncer publiquement votre intention de procéder à de nouvelles consécrations épiscopales au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X le 1er juillet prochain. Pourquoi l’annoncer précisément aujourd’hui, 2 février ?
Abbé Davide Pagliarani : La fête de la Purification de la Très Sainte Vierge revêt une importance particulière dans la Fraternité. En ce jour, les candidats au sacerdoce reçoivent la soutane. La Présentation de Notre Seigneur au Temple, que nous célébrons aujourd’hui, leur rappelle que la clé de leur formation et de leur préparation aux ordres se trouve dans le don de soi, qui passe par les mains de Marie. C’est une fête mariale de la plus haute importance, lorsque Siméon annonce à Notre Dame un glaive de douleur, il lui indique clairement son rôle de Corédemptrice auprès de son divin Fils. Notre Dame accompagne de la même manière le futur prêtre dans sa formation et durant toute sa vie, c’est Elle qui forme continuellement Notre Seigneur dans son âme.
FSSPX.Actualidad : Des rumeurs insistantes circulaient ces derniers mois au sujet de cette annonce, surtout après la mort de Mgr Tissier de Mallerais en octobre 2024. Pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant ?
Abbé Davide Pagliarani : Comme Mgr Lefebvre en son temps, la Fraternité a toujours cherché à ne pas devancer la Providence, mais à la suivre, en se laissant guider par ses indications. Une décision d’une telle importance ne peut être prise à la légère, ni avec précipitation.
Concrètement, s’agissant d’une question qui concerne évidemment l’autorité suprême de l’Église, il s’imposait, en premier lieu, d’entreprendre les démarches opportunes auprès du Saint-Siège, comme nous l’avons fait, en attendant, pendant un délai raisonnable, une réponse. Nous ne pouvions pas prendre la décision sans avoir manifesté de manière concrète notre reconnaissance de l’autorité du Saint-Père.
FSSPX.Actualidad : Dans votre homélie, vous avez dit avoir écrit au pape. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
Abbé Davide Pagliarani : L’été dernier, j’ai écrit au Saint-Père pour demander une audience. N’ayant reçu aucune réponse, j’ai écrit une nouvelle lettre, quelques mois plus tard, une lettre simple et filiale, sans lui cacher aucun détail sur nos nécessités. J’y mentionnais nos divergences doctrinales, mais aussi notre désir sincère de servir sans relâche l’Église catholique, puisque nous sommes des serviteurs de l’Église malgré l’absence de reconnaissance canonique.
Une réponse à cette seconde lettre nous a été envoyée de Rome il y a quelques jours, avec la signature du cardinal Fernández. Malheureusement, cette réponse rejette simplement notre proposition, sans nous offrir de solution alternative.
Cette proposition, compte tenu des circonstances absolument exceptionnelles dans lesquelles se trouve la Fraternité, consiste, en résumé, à ce que le Saint-Siège accepte de nous laisser continuer provisoirement dans notre situation d’exception, pour le bien des âmes qui recourent à nous. De la même manière, nous réitérons au pape notre promesse de consacrer toutes nos énergies à la sauvegarde de la Tradition et à faire de nos fidèles de véritables enfants de l’Église. Il me semble qu’une telle proposition est à la fois réaliste et raisonnable, et qu’elle pourrait, en principe, recevoir l’assentiment du Saint-Père.
FSSPX.Actualidad : Mais alors, si vous n’avez pas reçu cette permission, pourquoi considérez-vous devoir procéder malgré tout aux consécrations épiscopales ?
Abbé Davide Pagliarani : Il s’agit d’un moyen extraordinaire, proportionné à une nécessité à la fois réelle et extraordinaire. Certes, la simple existence d’une nécessité pour le bien des âmes n’implique pas, en soi, que n’importe quelle initiative en sa faveur soit automatiquement justifiée. Dans notre cas, après une longue période d’attente, d’observation et de prière, il nous semble pouvoir affirmer aujourd’hui que l’état objectif de grave nécessité dans lequel se trouvent les âmes, la Fraternité et l’Église exige cette décision.
Avec l’héritage que nous a laissé le pape François, les raisons de fond qui avaient déjà justifié les consécrations de 1988 conservent toute leur validité et se révèlent aujourd’hui, à bien des égards, encore plus pertinentes. Le concile Vatican II demeure, et aujourd’hui plus que jamais, la boussole qui guide les hommes d’Église, et il est peu probable qu’ils changent de cap dans un avenir immédiat. Les grandes lignes qui se dessinent déjà pour le nouveau pontificat, en particulier après le dernier consistoire, le confirment pleinement, on y perçoit une détermination explicite à maintenir la ligne de François comme un chemin irréversible pour toute l’Église.
Nous réitérons au pape notre promesse de consacrer toutes nos énergies à la sauvegarde de la Tradition et à faire de nos fidèles de véritables enfants de l’Église.
Il est triste de le constater, mais c’est un fait, dans une paroisse moyenne, les fidèles ne trouvent plus les ressources nécessaires pour assurer leur salut éternel. En particulier, en ce qui concerne la prédication intégrale de la vérité et de la morale catholiques, ainsi que l’administration des sacrements tels que l’Église les a toujours conçus. Voilà le résumé de l’état de nécessité. Dans ce contexte critique, nos évêques vieillissent et, avec la croissance continue de l’apostolat, ils ne parviennent plus à répondre aux nécessités des fidèles dans le monde entier.
FSSPX.Actualidad : En quel sens estimez-vous que le consistoire du mois dernier confirme la direction prise par le pape François ?
Abbé Davide Pagliarani : Le cardinal Fernández, au nom du pape Léon, a invité l’Église à revenir à l’intuition fondamentale de François, exprimée dans Evangelii gaudium, son encyclique clé, en termes simplifiés, il s’agit de réduire l’annonce de l’Évangile à son expression primitive essentielle, en formules très concises et incisives, le « kérygme », en vue d’une « expérience », d’une rencontre immédiate avec le Christ, en laissant de côté tout le reste, si précieux soit-il, concrètement, l’ensemble des éléments de la Tradition, considérés comme accessoires et secondaires. Cette méthode de la nouvelle évangélisation est celle qui a produit le vide doctrinal caractéristique du pontificat de François, que beaucoup dans l’Église ont éprouvé avec une telle intensité.
Certes, dans cette perspective, il faut toujours se soucier d’offrir des réponses nouvelles et adéquates aux questions qui surgissent, mais cette tâche doit être réalisée à travers la réforme synodale, et non en redécouvrant les réponses classiques et toujours valides fournies par la Tradition de l’Église. De cette manière, dans le prétendu « souffle de l’Esprit » de cette réforme synodale, François a pu imposer à toute l’Église des décisions catastrophiques, comme l’autorisation de la communion pour les divorcés remariés ou la bénédiction de couples de même sexe.
En résumé, par le « kérygme », l’annonce de l’Évangile est isolée de tout le corpus de la doctrine et de la morale traditionnelles, et par la synodalité, les réponses traditionnelles sont remplacées par des décisions arbitraires, facilement absurdes et doctrinalement injustifiables. Le cardinal Zen lui-même estime que cette méthode est manipulatrice et qu’attribuer cela à l’Esprit Saint est blasphématoire. Il faut craindre, malheureusement, qu’il ait raison.
FSSPX.Actualidad : Vous parlez de service envers l’Église, mais, dans la pratique, la Fraternité peut donner l’impression de défier l’Église, surtout si l’on envisage de nouvelles consécrations épiscopales. Comment l’expliqueriez-vous au pape ?
Abbé Davide Pagliarani : Nous servons l’Église, avant tout, en servant les âmes. C’est un fait objectif, indépendamment de toute autre considération. L’Église existe fondamentalement pour les âmes, sa finalité est la sanctification des âmes et leur salut. Tous les beaux discours, les divers débats et les grands thèmes dont on discute ou dont on pourrait discuter n’ont pas de sens s’ils n’ont pas pour objectif le salut des âmes. Il convient de le rappeler, parce qu’aujourd’hui il existe le danger que l’Église s’occupe de tout et de rien. La préoccupation écologique, par exemple, ou la défense des droits des minorités, des femmes ou des migrants, risquent de faire perdre de vue la mission essentielle de l’Église. Si la Fraternité Saint-Pie X lutte pour conserver la Tradition, avec tout ce que cela implique, c’est uniquement parce que ces trésors sont absolument indispensables au salut des âmes, et parce qu’elle ne poursuit rien d’autre que le bien des âmes et celui du sacerdoce ordonné à leur sanctification.
En agissant ainsi, nous mettons au service de l’Église ce que nous conservons. Nous offrons à l’Église non pas un musée de choses anciennes et poussiéreuses, mais la Tradition dans sa plénitude et sa fécondité, la Tradition qui sanctifie les âmes, qui les transforme, qui suscite des vocations et des familles authentiquement catholiques. Dit autrement, c’est pour le pape lui-même, en tant que tel, que nous conservons ce trésor, jusqu’au jour où l’on en comprendra de nouveau la valeur et où un pape voudra s’en servir pour le bien de toute l’Église. Car la Tradition appartient à cette dernière.
FSSPX.Actualidad : Vous parlez du bien des âmes, mais la Fraternité n’a pas de mission sur les âmes. Au contraire, elle a été supprimée canoniquement il y a plus de cinquante ans. En vertu de quoi peut-elle justifier une mission de la Fraternité envers les âmes ?
Abbé Davide Pagliarani : Il s’agit simplement d’une question de charité. Nous ne voulons pas nous attribuer une mission que nous n’avons pas. Mais, en même temps, nous ne pouvons pas refuser de répondre à l’angoisse spirituelle des âmes qui, de plus en plus perplexes, désorientées et perdues, recourent à nous. Elles demandent de l’aide. Et après avoir longtemps cherché, elles trouvent, de manière parfaitement naturelle, dans les richesses de la Tradition de l’Église vécue intégralement, avec une joie très profonde, la lumière et le réconfort. À l’égard de ces âmes, nous avons une véritable responsabilité, même si nous n’avons pas de mission canonique, si quelqu’un voit dans la rue une personne en danger, il est obligé de la secourir selon ses possibilités, même s’il n’est ni pompier ni policier.
Le nombre d’âmes qui ont recouru à nous n’a cessé de croître au fil des années et a même augmenté de façon considérable durant la dernière décennie. Ignorer leurs nécessités et les abandonner signifierait les trahir et, par là, trahir l’Église elle-même, puisque, encore une fois, l’Église existe pour les âmes et non pour alimenter des discours vains et futiles.
Cette charité est un devoir qui prévaut sur tous les autres. Le droit de l’Église lui-même le prévoit ainsi. Dans l’esprit du droit de l’Église, expression juridique de cette charité, le bien des âmes passe avant tout. Il représente véritablement la loi des lois, à laquelle toutes les autres sont subordonnées, et devant laquelle aucune loi ecclésiastique ne prévaut. L’axiome « suprema lex, salus animarum », la loi suprême est le salut des âmes, est une maxime classique de la tradition canonique, reprise explicitement, d’ailleurs, dans le dernier canon du Code de 1983, dans l’état actuel de nécessité, de ce principe fondamental dépend, en dernière instance, toute la légitimité de notre apostolat et de notre mission envers les âmes qui recourent à nous. Il s’agit, de notre part, d’un rôle de suppléance, au nom de cette même charité.
FSSPX.Actualidad : Êtes-vous conscient que le fait d’envisager de nouvelles consécrations épiscopales pourrait placer les fidèles qui recourent à la Fraternité devant un dilemme, ou bien le choix de la Tradition intégrale avec tout ce que cela implique, ou bien la « pleine » communion avec la hiérarchie de l’Église ?
Abbé Davide Pagliarani : Ce dilemme n’est en réalité qu’apparent. Il est évident qu’un catholique doit conserver à la fois l’intégrité de la Tradition et la communion avec la hiérarchie. Il ne peut choisir entre ces deux biens, puisque tous deux sont nécessaires.
On oublie trop souvent, toutefois, que la communion se fonde essentiellement sur la foi catholique, avec tout ce que cela implique, à partir d’une véritable vie sacramentelle et de l’exercice d’un gouvernement qui prêche cette même foi et en favorise la mise en pratique, usant de son autorité non de façon arbitraire, mais véritablement en vue du bien spirituel des âmes confiées à ses soins.
C’est précisément pour garantir ces fondements, ces conditions nécessaires à l’existence même de la communion dans l’Église, que la Fraternité ne peut accepter ce qui s’oppose à cette communion et la dénature, même lorsque cela procède, paradoxalement, de ceux-là mêmes qui exercent l’autorité dans l’Église.
FSSPX.Actualidad : Pourriez-vous donner un exemple concret de ce que la Fraternité ne peut accepter ?
Abbé Davide Pagliarani : Le premier exemple qui me vient à l’esprit remonte à l’année 2019, lorsque le pape François, à l’occasion de sa visite dans la péninsule arabique, signa avec un imam la fameuse Déclaration d’Abu Dhabi. Il y affirmait, avec le leader musulman, que la pluralité des religions avait été voulue comme telle par la Sagesse divine.
Il est évident qu’une communion qui se fonderait sur l’acceptation d’une telle affirmation, ou qui l’inclurait, ne serait tout simplement pas catholique, puisqu’elle impliquerait un péché contre le premier commandement et la négation du premier article du Credo. Je considère qu’une telle affirmation est plus qu’une simple erreur. Elle est simplement inconcevable. Elle ne peut être le fondement d’une communion catholique, mais plutôt la cause de sa dissolution. Je pense qu’un catholique devrait préférer le martyre plutôt que d’accepter une telle affirmation.
FSSPX.Actualidad : Dans le monde entier, la prise de conscience des erreurs dénoncées depuis longtemps par la Fraternité progresse, notamment sur internet. Ne conviendrait-il pas de laisser ce mouvement se développer avec confiance dans la Providence, plutôt que d’intervenir par un geste public fort comme les consécrations ?
Abbé Davide Pagliarani : Ce mouvement est certainement positif, et il ne peut que nous réjouir. Il illustre sans doute la plausibilité de ce que défend la Fraternité, et il convient d’encourager cette diffusion de la vérité par tous les moyens existants. Cela dit, c’est un mouvement qui a ses limites, car le combat de la foi ne se limite pas, et ne s’épuise pas, dans des discussions et des prises de position dont la scène serait le web ou les réseaux sociaux.
La sanctification d’une âme dépend certes d’une profession de foi authentique, mais celle-ci doit conduire à une vie vraiment chrétienne. Le dimanche, les âmes n’ont pas besoin de consulter une plateforme internet. Ce dont elles ont besoin, c’est d’un prêtre qui les confesse et les instruit, qui célèbre pour elles la sainte Messe, qui les sanctifie véritablement et les conduit à Dieu. Les âmes ont besoin de prêtres. Et pour avoir des prêtres, il faut des évêques. Pas des « influenceurs ». Autrement dit, il faut revenir au monde réel, c’est-à-dire à la réalité des âmes et de leurs nécessités objectives concrètes. Les consécrations épiscopales n’ont pas d’autre finalité, garantir, pour les fidèles engagés dans la Tradition, l’administration du sacrement de la confirmation, de l’ordre et de tout ce qui en découle.
FSSPX.Actualidad : Malgré vos bonnes intentions, ne pensez-vous pas que la Fraternité pourrait finir, d’une certaine manière, par se considérer comme l’Église, ou par se juger irremplaçable ?
Abbé Davide Pagliarani : En aucune manière la Fraternité ne prétend se substituer à l’Église ni assumer sa mission, au contraire, elle conserve une profonde conscience d’exister seulement pour la servir, en s’appuyant exclusivement sur ce que l’Église elle-même a prêché, cru et pratiqué toujours et partout.
La Fraternité est, de même, profondément consciente que ce n’est pas elle qui sauve l’Église, puisque seul Notre Seigneur, qui ne cesse jamais de veiller sur elle, peut garder et sauver son Épouse.
La Fraternité est simplement, dans des circonstances qu’elle n’a pas choisies, un moyen privilégié pour rester fidèle à l’Église. Attentive à la mission de sa Mère, qui depuis vingt siècles a nourri ses enfants par la doctrine et les sacrements, la Fraternité se consacre filialement à la préservation et à la défense de la Tradition intégrale, en prenant les moyens d’une liberté sans égale pour demeurer fidèle à cet héritage. Selon l’expression de Mgr Lefebvre, la Fraternité n’est rien d’autre qu’une œuvre « de l’Église catholique, qui continue de transmettre la doctrine », son rôle est celui d’un « facteur qui porte une lettre ». Et son plus grand désir est de voir tous les pasteurs catholiques s’unir à elle dans l’accomplissement de ce devoir.
FSSPX.Actualidad : Revenons au pape. Vous semble-t-il vraisemblable que le Saint-Père puisse accepter, ou au moins tolérer, que la Fraternité consacre des évêques sans mandat pontifical ?
Abbé Davide Pagliarani : Un pape est d’abord un père. À ce titre, il est capable de discerner une intention droite, une volonté sincère de servir l’Église et, surtout, un véritable cas de conscience dans une situation exceptionnelle. Ces éléments sont objectifs, et tous ceux qui connaissent la Fraternité peuvent les reconnaître, même sans partager nécessairement ses positions.
FSSPX.Actualidad : Cela est compréhensible en théorie. Mais pensez-vous que, concrètement, Rome puisse tolérer une décision semblable de la part de la Fraternité ?
Abbé Davide Pagliarani : L’avenir demeure entre les mains du Saint-Père et, évidemment, de la Providence. Toutefois, il faut reconnaître que le Saint-Siège est parfois capable de montrer un certain pragmatisme, voire une souplesse surprenante, lorsqu’il est convaincu d’agir pour le bien des âmes.
Prenons le cas, très actuel, des relations avec le gouvernement chinois. Malgré un véritable schisme de l’Église patriotique chinoise, malgré une persécution ininterrompue de l’Église clandestine fidèle à Rome, malgré des accords régulièrement renouvelés puis violés par le gouvernement chinois, en 2023, le pape François a approuvé a posteriori la nomination de l’évêque de Shanghai par les autorités chinoises. Plus récemment, le pape Léon XIV a fini par accepter également a posteriori la nomination de l’évêque de Xinxiang, désigné de la même manière durant la vacance du Siège apostolique, alors que l’évêque fidèle à Rome, maintes fois emprisonné, était encore en fonction. Dans les deux cas, il s’agit évidemment de prélats proches du gouvernement, imposés unilatéralement par Pékin dans le but de contrôler l’Église catholique chinoise. Il convient de souligner qu’il ne s’agit pas ici de simples évêques auxiliaires, mais d’évêques résidentiels, c’est-à-dire de pasteurs ordinaires de leur diocèse ou préfecture respectifs, avec juridiction sur les prêtres et les fidèles locaux. À Rome, on sait parfaitement dans quel but ces pasteurs ont été élus et imposés unilatéralement.
La Fraternité Saint-Pie X ne poursuit rien d’autre que le bien des âmes et celui du sacerdoce ordonné à leur sanctification.
Le cas de la Fraternité est très différent, il ne s’agit nullement de collaborer avec un pouvoir communiste ou antichrétien, mais uniquement de sauvegarder les droits du Christ Roi et de la Tradition de l’Église, dans un moment de crise et de confusion généralisées où ceux-ci se trouvent gravement compromis. Les intentions et les finalités ne sont évidemment pas les mêmes. Le pape le sait. En outre, le Saint-Père sait parfaitement que la Fraternité ne prétend en aucune manière conférer à ses évêques une quelconque juridiction, ce qui équivaudrait à créer une Église parallèle.
Franchement, je ne vois pas comment le pape pourrait craindre un danger plus grand pour les âmes de la part de la Fraternité que de la part du gouvernement de Pékin.
FSSPX.Actualidad : Pensez-vous que, concernant la messe traditionnelle, la nécessité des âmes soit aujourd’hui aussi grave qu’en 1988 ? Après les vicissitudes qu’a connues le rite de saint Pie V, sa libéralisation par Benoît XVI en 2007 et les restrictions imposées par François en 2021, où allons-nous avec le nouveau pape ?
Abbé Davide Pagliarani : Pour autant que je sache, le pape Léon XIV a gardé une certaine discrétion sur ce sujet, qui suscite une grande attente dans le monde conservateur. Toutefois, très récemment, un texte du cardinal Roche sur la liturgie a été rendu public, texte destiné initialement aux cardinaux qui ont participé au consistoire du mois dernier. Et il n’y a pas de raison de douter que ce texte corresponde, dans ses grandes lignes, à l’orientation voulue par le pape. C’est un texte très clair et, surtout, logique et cohérent. Malheureusement, il s’appuie sur une prémisse fausse.
Concrètement, ce texte, en parfaite continuité avec Traditionis custodes, condamne le projet liturgique du pape Benoît XVI. Selon ce dernier, l’ancien rite et le nouveau seraient deux formes à peu près équivalentes, exprimant néanmoins la même foi et la même ecclésiologie, et pouvant donc s’enrichir mutuellement. Soucieux de l’unité de l’Église, Benoît XVI voulut promouvoir la coexistence des deux rites et publia en 2007 Summorum Pontificum. Pour beaucoup, ce fut providentiellement une redécouverte de la messe de toujours, mais à long terme cela donna lieu aussi à un mouvement de remise en cause du nouveau rite, mouvement qui parut problématique et que Traditionis custodes, en 2021, chercha à freiner.
Fidèle à François, le cardinal Roche promeut à son tour l’unité de l’Église, mais conforme à une idée et par des solutions diamétralement opposées à celles de Benoît XVI, tout en maintenant l’affirmation d’une continuité d’un rite à l’autre par la réforme, il s’oppose fermement à leur coexistence. Il y voit une source de division, une menace pour l’unité, qui doit être surmontée en revenant à une authentique communion liturgique, « le bien primordial de l’unité de l’Église ne s’atteint pas en figeant la division, mais en nous retrouvant tous dans le partage de ce qui ne peut être que partagé ». Dans l’Église, « il ne devrait y avoir qu’un seul rite », en pleine harmonie avec le vrai sens de la Tradition.
C’est un principe juste et cohérent, car l’Église, ayant une seule foi et une seule ecclésiologie, ne peut avoir qu’une seule liturgie capable de les exprimer adéquatement… Mais c’est un principe mal appliqué, car, en cohérence avec la nouvelle ecclésiologie postconciliaire, le cardinal Roche conçoit la Tradition comme quelque chose d’évolutif, et le nouveau rite comme son unique expression vivante pour notre temps, la valeur du rite tridentin ne peut être considérée que comme dépassée et son usage, au maximum, une « concession », en aucun cas une promotion.
Qu’il y ait donc « division » et incompatibilité actuelle entre les deux rites, voilà ce qui apparaît désormais avec plus de clarté. Mais ne nous faisons pas d’illusions, l’unique liturgie qui exprime adéquatement, de manière immuable et non évolutive, la conception traditionnelle de l’Église, de la vie chrétienne et du sacerdoce catholique est celle de toujours. Sur ce point, l’opposition du Saint-Siège semble plus que jamais irrévocable.
FSSPX.Actualidad : Le cardinal Roche reconnaît néanmoins qu’il existe encore certains problèmes dans l’application de la réforme liturgique. Pensez-vous que cela pourrait conduire à une prise de conscience des limites de cette réforme ?
Abbé Davide Pagliarani : Il est intéressant de constater que, après soixante ans, on admet encore une difficulté réelle dans l’application de la réforme liturgique, « dont il faudrait découvrir la richesse », c’est un refrain que l’on entend toujours lorsqu’on aborde ce thème et que le texte du cardinal Roche n’élude pas. Mais au lieu de s’interroger sincèrement sur les déficiences intrinsèques de la nouvelle messe et donc sur l’échec général de cette réforme, au lieu de reconnaître le fait que les églises se vident et que les vocations diminuent, au lieu de se demander pourquoi le rite tridentin continue d’attirer tant d’âmes, le cardinal Roche ne voit comme solution qu’une urgente formation préalable des fidèles et des séminaristes.
Sans s’en rendre compte, il entre ainsi dans un cercle vicieux, car c’est la liturgie elle-même qui est appelée à former les âmes. Pendant près de deux mille ans, les âmes, souvent analphabètes, ont été édifiées et sanctifiées par la liturgie elle-même, sans nécessité d’aucune formation préalable. Ne pas reconnaître l’incapacité intrinsèque du Novus Ordo à édifier les âmes, en exigeant encore une meilleure formation, me semble le signe d’une cécité irrémédiable. On arrive ainsi à des paradoxes choquants, la réforme a été recherchée pour favoriser la participation des fidèles, or ceux-ci ont abandonné l’Église en masse parce que cette liturgie insipide n’a pas su les nourrir, et il s’avère que cela n’a rien à voir avec la réforme elle-même.
FSSPX.Actualidad : Aujourd’hui, dans de nombreux pays, des groupes étrangers à la Fraternité bénéficient encore de l’usage du missel de 1962. Cette possibilité existait à peine en 1988. Ne serait-ce pas une bonne alternative, pour le moment, qui rendrait prématurées de nouvelles consécrations épiscopales ?
Abbé Davide Pagliarani : La question que nous devons nous poser est la suivante, ces possibilités correspondent-elles à ce dont l’Église et les âmes ont besoin ? Répondent-elles suffisamment à la nécessité des âmes ?
Il est indéniable que là où l’on célèbre la messe traditionnelle, irradie le vrai rite de l’Église, avec ce profond sens du sacré qu’on ne trouve pas dans le nouveau rite. Mais on ne peut faire abstraction du cadre dans lequel se déroulent ces célébrations. Indépendamment de la bonne volonté des uns ou des autres, le cadre semble clair, surtout depuis Traditionis custodes, confirmé par le cardinal Roche, il s’agit de celui d’une Église où l’unique rite officiel, « normal », est celui de Paul VI. La célébration du rite de toujours se réalise donc sous un régime d’exception, ceux qui adhèrent à ce rite reçoivent, par gratuite bienveillance, des dispenses qui leur permettent de le célébrer, mais celles-ci s’inscrivent dans une logique qui est celle de la nouvelle ecclésiologie et présupposent donc que la liturgie nouvelle demeure le critère de la piété des fidèles et l’expression authentique de la vie de l’Église.
FSSPX.Actualidad : Pourquoi dites-vous qu’on ne peut faire abstraction de ce cadre d’exception ? Ne fait-on pas, malgré tout, du bien ? Quelles conséquences concrètes faudrait-il déplorer ?
Abbé Davide Pagliarani : De cette situation découlent au moins trois conséquences nocives. La plus immédiate est celle d’une profonde fragilité structurelle. Les prêtres et les fidèles qui jouissent de certains privilèges leur permettant d’user de la liturgie tridentine vivent dans l’angoisse du lendemain, un privilège n’est pas un droit. Tant que l’autorité les tolère, ils peuvent se consacrer à leurs pratiques religieuses sans être inquiétés. Mais dès que l’autorité formule certaines exigences, impose des conditions ou révoque soudain, pour un motif ou pour un autre, les autorisations accordées, prêtres et fidèles se trouvent en situation de conflit, sans aucun moyen de se défendre pour garantir efficacement les secours traditionnels auxquels les âmes ont le droit de s’attendre. Comment éviter durablement de semblables cas de conscience, quand entre deux conceptions inconciliables de la vie de l’Église, incarnées dans deux liturgies incompatibles, l’une jouit d’un plein droit de cité tandis que l’autre n’est que tolérée ?
En second lieu, et c’est sans doute plus grave, on ne comprend plus la raison même de l’attachement de ces groupes à la liturgie tridentine, ce qui compromet gravement les droits publics de la Tradition de l’Église et, par là, le bien des âmes. En effet, si la messe de toujours peut accepter que la messe moderne soit célébrée dans toute l’Église, et si elle ne réclame pour elle-même qu’un privilège particulier lié à une préférence ou à un charisme propre, comment comprendre alors que cette messe de toujours s’oppose de manière irréductible à la messe nouvelle, demeure comme l’unique vraie liturgie de toute l’Église, et que personne ne puisse en empêcher la célébration ? Comment savoir que la messe de Paul VI ne peut être reconnue, parce qu’elle constitue un éloignement considérable de la théologie catholique de la sainte Messe, et que personne ne peut être obligé de la célébrer ? Et comment éloigne-t-on efficacement les âmes de cette liturgie empoisonnée pour étancher leur soif aux sources pures de la liturgie catholique ?
La Fraternité est simplement, dans des circonstances qu’elle n’a pas choisies, un moyen privilégié pour rester fidèle à l’Église.
Enfin, une conséquence plus lointaine découlant des deux précédentes, la nécessité de ne pas compromettre, par un comportement jugé perturbateur, une stabilité fragile, réduit beaucoup de pasteurs à un silence forcé lorsqu’ils devraient élever la voix contre tel ou tel enseignement scandaleux qui corrompt la foi ou la morale. La dénonciation nécessaire des erreurs qui démolissent l’Église, exigée par le bien des âmes menacées par cet aliment empoisonné, demeure ainsi paralysée. On éclaire en privé l’un ou l’autre, lorsque l’on parvient encore à discerner la nocivité de tel ou tel erreur, mais ce n’est plus qu’un murmure timide, où la vérité parvient à peine à s’exprimer avec la liberté requise, surtout lorsqu’il s’agit de combattre des principes tacitement admis. Encore une fois, ce sont les âmes auxquelles on ne donne pas de lumière et auxquelles on prive le pain de la doctrine dont elles restent pourtant affamées. Avec le temps, cela modifie progressivement les mentalités et conduit peu à peu à l’acceptation générale et inconsciente des diverses réformes qui affectent la vie de l’Église. À l’égard de ces âmes aussi, la Fraternité ressent la responsabilité de les éclairer et de ne pas les abandonner.
Il ne s’agit pas de lancer des reproches ni de juger qui que ce soit, mais d’ouvrir les yeux et de constater les faits. Or nous sommes obligés de reconnaître que, dans la mesure où l’usage de la liturgie traditionnelle continue d’être conditionné par l’acceptation au moins implicite des réformes conciliaires, les groupes qui en bénéficient ne peuvent constituer une réponse adéquate aux nécessités profondes que connaissent l’Église et les âmes. Au contraire, pour reprendre une idée déjà exprimée, il est nécessaire de pouvoir offrir aux catholiques d’aujourd’hui une vérité sans concessions, servie sans conditionnements, avec les moyens de la vivre intégralement, pour le salut des âmes et le service de toute l’Église.
FSSPX.Actualidad : D’autre part, ne pensez-vous pas que Rome pourrait se montrer plus généreuse à l’avenir concernant la messe traditionnelle ?
Abbé Davide Pagliarani : Il n’est pas impossible que Rome adopte à l’avenir une attitude plus ouverte, comme cela arriva déjà en 1988, dans des circonstances analogues, lorsque le missel ancien fut concédé à certains groupes pour tenter d’éloigner les fidèles de la Fraternité. Si cela devait se répéter, ce serait très politique et très peu doctrinal, le missel tridentin est destiné exclusivement à adorer la majesté divine et à nourrir la foi, il ne peut être instrumentalisé comme un outil d’ajustement pastoral ou une variable d’apaisement.
Cela dit, une plus ou moins grande bienveillance ne changerait rien à la nocivité du cadre décrit plus haut et ne modifierait donc pas substantiellement la situation.
D’autre part, le scénario est en réalité plus complexe, à Rome, le pape François et le cardinal Roche ont constaté clairement qu’élargir l’usage du missel de saint Pie V déclenche inévitablement une remise en cause de la réforme liturgique et du Concile, dans des proportions gênantes et surtout incontrôlables. Il est donc difficile de prévoir ce qui arrivera, mais le danger de rester enfermés dans des logiques plus politiques que doctrinales est réel.
FSSPX.Actualidad : Y a-t-il quelque chose que vous voudriez dire, en particulier, aux fidèles et aux membres de la Fraternité ?
Abbé Davide Pagliarani : J’aimerais leur dire que le moment présent est, avant tout, un temps de prière, de préparation des cœurs, des âmes et aussi des intelligences, en vue de nous disposer à la grâce que ces consécrations représentent pour toute l’Église. Tout cela dans le recueillement, la paix et la confiance en la Providence, qui n’a jamais abandonné la Fraternité et ne l’abandonnera pas maintenant.
FSSPX.Actualidad : Continuez-vous d’espérer pouvoir rencontrer le pape ?
Abbé Davide Pagliarani : Oui, bien sûr. Il me semble souverainement important de pouvoir rencontrer le Saint-Père et il y a beaucoup de choses que je serais heureux de lui transmettre et que je n’ai pas pu mettre par écrit. Malheureusement, la réponse reçue de la part du cardinal Fernández ne prévoit pas d’audience avec le pape. Au contraire, elle évoque la menace de nouvelles sanctions.
FSSPX.Actualidad : Que fera la Fraternité si le Saint-Siège décidait de la condamner ?
Abbé Davide Pagliarani : Tout d’abord, rappelons que, dans les circonstances présentes, d’éventuelles peines canoniques n’auraient aucun effet réel.
Néanmoins, si elles venaient à être prononcées, très certainement, la Fraternité accepterait, sans amertume, cette nouvelle souffrance comme elle a su accepter les souffrances passées, et l’offrirait sincèrement pour le bien de l’Église elle-même. La Fraternité travaille pour l’Église et il ne fait aucun doute que, si une situation semblable se produisait, elle ne pourrait être que temporaire, car l’Église est divine et Notre Seigneur ne l’abandonne pas.
La Fraternité continuera, en somme, à travailler du mieux qu’elle peut, avec fidélité à la Tradition catholique et en servant humblement l’Église, en répondant aux nécessités des âmes. Et elle continuera à prier filialement pour le pape, comme elle l’a toujours fait, espérant pouvoir être un jour libérée de ces éventuelles sanctions injustes, comme ce fut déjà le cas en 2009. Nous sommes convaincus qu’un jour les autorités romaines reconnaîtront avec gratitude que ces consécrations épiscopales auront contribué providentiellement à maintenir la foi, à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes.
Interview accordée à Flavigny-sur-Ozerain le 2 février 2026, en la fête de la Purification de la Très Sainte Vierge.


