Derrière cette acquisition spectaculaire se déploie une politique assumée de protection et de reconquête du patrimoine artistique national.Le 9 février 2026, le ministère italien de la Culture a officialisé l’acquisition du double panneau Ecce Homo et Saint Jérôme dans le désert d’Antonello da Messina pour 14,9 millions de dollars auprès de Sotheby’s. L’œuvre appartenait à une collection privée new-yorkaise et figurait parmi les très rares peintures du maître sicilien encore conservées hors des collections publiques.Le ministre de la Culture Alessandro Giuli a déclaré :
« Le ministère de la Culture confirme l’acquisition du tableau “Ecce Homo” d’Antonello da Messina, révélée par des indiscrétions journalistiques et confirmée par la maison de ventes Sotheby’s. Il s’agit d’une opération de très haut niveau culturel : nous avons attendu quelques jours avant de la communiquer par respect envers les autorités chargées d’enregistrer le contrat d’achat. L’œuvre représente un unicum dans le panorama artistique du XVe siècle italien, point fondamental dans la stratégie d’élargissement et de valorisation de notre patrimoine culturel, à mettre à disposition des citoyens italiens et des visiteurs venus du monde entier. »
Peint à tempera sur bois, le tableau mesure environ 20 sur 15 centimètres. Sur une face apparaît un Ecce Homo, le Christ présenté au peuple, couronné d’épines, le regard grave et marqué par la souffrance. Sur l’autre face, un saint Jérôme pénitent se tient dans un paysage rocheux austère. Les dimensions réduites et les traces d’usure indiquent un usage de dévotion privée, probablement destiné à la prière personnelle.
Ces dernières décennies, l’œuvre avait été exposée dans de grandes institutions internationales, des Scuderie del Quirinale au Metropolitan Museum de New York, jusqu’à la rétrospective de 2019 à Milan. Elle restait toutefois propriété privée. Selon des indiscrétions journalistiques, elle devait être mise aux enchères le 5 février 2026 avec une estimation comprise entre 10 et 15 millions de dollars. L’État italien est intervenu avant la dispersion publique et a conclu une négociation privée pour 14,9 millions. L’identité du vendeur n’a pas été rendue publique, pratique courante dans les transactions de cette ampleur.
L’intervention de l’État sur le marché de l’art s’appuie sur l’article 9 de la Constitution italienne, qui affirme que la République protège le patrimoine historique et artistique de la Nation. Concrètement, l’État peut acheter comme tout acteur privé, en négociant avec collectionneurs et maisons de vente. Il peut également exercer un droit de préemption prévu par le Code des biens culturels dans les 60 jours suivant une vente, se substituant alors à l’acquéreur. Il dispose enfin de la faculté de bloquer l’exportation d’une œuvre et d’en imposer l’achat au prix déclaré.

Cette politique n’est pas nouvelle. En 2021, l’État a exercé son droit de préemption pour acquérir la Madonna di via Pietrapiana de Donatello pour 1,2 million d’euros. La même année, sept fresques de Giandomenico Tiepolo, adjugées à Alessandro Benetton pour plus de 1,8 million d’euros, ont été récupérées par la Surintendance au même prix. En 2025, 6,9 millions d’euros ont été investis pour intégrer Casa Balla, demeure-atelier de Giacomo Balla, au patrimoine public. En 2022, la Villa Buonaccorsi à Potenza Picena a été acquise pour environ 2,3 millions d’euros. Même une lettre autographe de Giacomo Leopardi, datée du 22 décembre 1824, a été préemptée pour 8 500 euros et confiée à la Bibliothèque nationale de Naples.Le financement de ces acquisitions provient en grande partie des recettes des musées publics. En 2024, les lieux culturels d’État ont enregistré plus de 60 millions d’entrées et 382 millions d’euros de recettes brutes. La loi prévoit que ces revenus servent aussi à l’achat de biens culturels destinés à revenir à la collectivité.
Que signifie « Ecce Homo » ?
L’expression latine « Ecce Homo » est prononcée par Ponce Pilate dans l’Évangile selon saint Jean ( 19,5 )au moment où il présente Jésus au peuple après la flagellation. Le Christ apparaît alors portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Pilate le montre à la foule en disant : « Ecce Homo », c’est-à-dire « Voici l’homme ».Dans le contexte évangélique, la phrase a une portée immédiate : Pilate semble vouloir susciter la compassion et apaiser la foule en montrant un homme humilié, battu, apparemment sans danger politique. Il présente Jésus comme un homme brisé, et non comme un roi rival de César.Mais la tradition chrétienne a très tôt perçu une signification plus profonde.
Sur le plan théologique, « Ecce Homo » révèle d’abord la vérité de l’Incarnation. En disant « Voici l’homme », Pilate désigne sans le savoir le mystère central du christianisme : le Fils de Dieu s’est réellement fait homme.
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Il ne s’agit pas d’une apparence, mais d’une humanité véritable, vulnérable, exposée à la souffrance.La tradition y voit aussi la figure du nouvel Adam. Là où le premier homme avait chuté par orgueil, le Christ assume l’humiliation et l’obéissance jusqu’à la croix. Dans cette scène, l’humanité blessée est assumée et relevée.L’expression met également en lumière une royauté paradoxale. Le Christ est montré comme un roi dérisoire, couronné d’épines. Pourtant, la théologie chrétienne y reconnaît une royauté d’un autre ordre, non fondée sur la domination mais sur le don de soi.
Enfin, « Ecce Homo » révèle la condition humaine elle-même. En Jésus souffrant, c’est l’homme humilié, exposé à la violence et à l’injustice, qui est manifesté. La tradition spirituelle a souvent vu dans cette scène un miroir de la dignité humaine, même dans la souffrance.À partir du XVe siècle, le thème de l’Ecce Homo devient un sujet majeur de la peinture occidentale. Des artistes comme Antonello da Messina ont représenté le Christ en buste, frontal, le regard tourné vers le spectateur. Le fidèle n’est plus seulement témoin d’un épisode historique, il est placé face au Christ souffrant.Dans ces œuvres, le « Ecce Homo » devient une invitation à la méditation personnelle. Le regard du Christ interpelle celui qui contemple l’image. « Voici l’homme » devient alors une question adressée à chacun : reconnais-tu, dans ce visage blessé, le Sauveur.


