Entre liberté de conscience invoquée et rappel ferme de l’enseignement catholique, l’épisode révèle une fracture profonde au sein d’un organe fédéral stratégique.La décision est tombée le 11 février. Dan Patrick, lieutenant-gouverneur du Texas et président de la Commission sur la liberté religieuse, a annoncé avoir écarté Carrie Prejean Boller, qui siégeait comme commissaire au sein de cette instance consultative créée par le président Donald Trump en mai 2025.Dans un message public, Dan Patrick a affirmé qu’« aucun membre de la commission n’a le droit de détourner une audition pour servir son propre agenda personnel et politique », estimant que tel avait été le cas lors de l’audition du 9 février consacrée à la montée de l’antisémitisme aux États-Unis. « C’était ma décision », a-t-il précisé, assumant personnellement cette éviction.
L’épisode trouve son origine dans une déclaration prononcée au cours de cette cinquième audition publique. Carrie Prejean Boller y a affirmé : « Je suis catholique, et les catholiques n’embrassent pas le sionisme. » Elle a également soutenu qu’« en tant que catholique », elle ne considère pas que « l’État moderne d’Israël ait une signification prophétique biblique quelconque ».
Ces propos, tenus dans le cadre d’une séance consacrée à l’analyse et à la condamnation de l’antisémitisme, ont immédiatement suscité une vive réaction parmi les intervenants juifs invités à témoigner. Ari Berman, président de Yeshiva University, a répondu qu’il est légitime de débattre des politiques d’un gouvernement, y compris celui d’Israël. En revanche, a-t-il ajouté, « nier aux Juifs le droit d’avoir leur propre État tout en ne disant pas la même chose pour aucun autre peuple, c’est un double standard, une hypocrisie, et de l’antisémitisme ». D’autres intervenants ont affirmé sans détour que « l’antisionisme est de l’antisémitisme ».La commissaire a alors insisté à plusieurs reprises pour demander si ses positions faisaient d’elle une antisémite. L’échange s’est tendu au point que Dan Patrick a finalement interrompu la discussion.
Au-delà de la confrontation, c’est la question de l’enseignement catholique qui s’est retrouvée au cœur du débat. Contrairement à ce qu’a avancé Carrie Prejean Boller, l’Église catholique ne condamne pas explicitement le sionisme entendu comme mouvement soutenant l’autodétermination du peuple juif dans une patrie en Israël. Elle reconnaît le droit fondamental de l’État d’Israël à exister et condamne sans réserve l’antisémitisme sous toutes ses formes.Lors de la même audition, le commissaire catholique Ryan T. Anderson a pris la parole pour rappeler des passages du document conciliaire Nostra Aetate ainsi que des écrits de Benedict XVI. Il a notamment souligné que la responsabilité de la Passion du Christ ne peut être imputée collectivement au peuple juif, ni hier ni aujourd’hui.
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De son coté, le père Thomas Ferguson, membre du conseil consultatif religieux de la commission, a approfondi ce rappel doctrinal. Pour les catholiques, a-t-il expliqué, le Christ « a donné librement sa vie » et son sacrifice est offert « pour le pardon des péchés de toute personne, de tout temps et de tout lieu ». « Voilà comment les catholiques comprennent qui est responsable de la mort de Jésus sur la croix : c’est nous tous », a-t-il affirmé. Il a également insisté sur le fait qu’il est impossible d’être chrétien et antisémite, Juifs et chrétiens partageant « le même père dans la foi », Abraham.
En marge de l’audition, Carrie Prejean Boller a défendu sa position sur les réseaux sociaux, affirmant que forcer des membres d’une commission sur la « liberté religieuse » à affirmer le sionisme serait contraire à la liberté de conscience.
Elle a déclaré qu’elle ne démissionnerait pas et qu’elle ne se laisserait pas intimider pour avoir suivi ce qu’elle considère comme sa conscience catholique. Elle a par ailleurs indiqué que certains membres lui avaient déjà demandé, plusieurs mois auparavant, de quitter ses fonctions, ce qu’elle avait refusé.L’affaire a suscité des réactions dans le monde catholique. Plusieurs voix ont rappelé que la reconnaissance du droit d’Israël à exister correspond, dans les faits, au principe fondamental que le sionisme entend défendre, même si la théologie catholique ne lit pas la création de l’État moderne d’Israël comme l’accomplissement direct d’une prophétie biblique, à la différence de certaines formes de sionisme chrétien protestant.
La Commission sur la liberté religieuse, créée pour conseiller la Maison-Blanche sur la protection des droits religieux aux États-Unis, se retrouve ainsi au centre d’une controverse nationale. Elle compte parmi ses membres des figures de premier plan comme le cardinal Timothy Dolan et l’évêque Robert Barron. Son rapport final, annoncé pour le printemps, est présenté par Dan Patrick comme l’un des plus importants de l’histoire américaine en matière de liberté religieuse.L’éviction de Carrie Prejean Boller marque un tournant. Elle met en lumière la difficulté d’articuler liberté de conscience personnelle, fidélité à la doctrine de l’Église et responsabilité institutionnelle dans un cadre fédéral. Elle rappelle aussi que, lorsqu’il est question d’Israël, de sionisme et d’antisémitisme, la frontière entre débat théologique et débat politique demeure particulièrement sensible.


