Envoyée au pape Léon XIV dans les jours qui ont suivi une rencontre à Rome, la lettre du père abbé de Solesmes, Dom Geoffroy Kemlin, propose une réforme audacieuse pour tenter de sortir de la crise liturgique. Présentée comme une voie d’unité, elle suscite déjà interrogations et critiques. Entre volonté de paix et risque de confusion, cette initiative pourrait rouvrir un débat que l’Église n’a jamais réellement tranché.

Dans un entretien accordé le 18 mars, Dom Geoffroy Kemlin explique que sa lettre fait suite à une rencontre avec le pape Léon XIV à l’abbaye Sant’Anselmo, en novembre dernier. Le père abbé a un objectif concret :
« Mettre fin à la querelle liturgique qui trouble les fidèles en France, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, et ailleurs »
L’auteur inscrit ensuite sa réflexion dans une continuité historique, en évoquant Dom Guéranger et le rôle de Solesmes dans le retour à l’unité liturgique au XIXe siècle. Il souligne que la réforme issue de Vatican II « a donc été accueillie avec gratitude à Solesmes » et « mise en œuvre sans hésitation », tout en restant enracinée dans la tradition, notamment par le maintien du latin et du chant grégorien. Cette précision est capitale : la démarche du père abbé ne procède pas d’un rejet de la réforme, mais d’une volonté de continuité. Cependant, il reconnaît aussi que des tensions sont apparues, notamment avec les monastères ayant conservé l’usage de l’ancien missel. « Cette différence d’orientation a d’abord été la source de tensions », écrit-il, avant de souligner un apprentissage progressif de la coexistence : « nous avons peu à peu appris à respecter, et même à apprécier, les options diverses des uns et des autres ». Dans son entretien à Belgicatho , cette expérience est évoquée de manière plus personnelle encore : « J’ai vécu cette question très personnellement, très intimement », confie-t-il. Et surtout : « Alors quand je vois des divisions sur ce thème je souffre ! La liturgie est faite pour faire grandir l’unité dans l’Eglise, pas pour nous diviser ! »
Par ailleurs Dom Geoffroy Kemlin reconnaît que les fidèles attachés à l’ancien rite ne sont pas d’abord mus par une logique idéologique comme certains de leurs opposants le leur reprochent : « la plupart des personnes attachées au rite ancien le sont parce qu’ils y vivent une expérience spirituelle forte et authentique, qu’ils ne parviennent pas à vivre avec le nouveau missel ». Cette phrase constitue l’un des pivots du texte. Elle invite à regarder la question liturgique non sous l’angle de la polémique, mais de l’expérience spirituelle. Le diagnostic se prolonge alors par une affirmation théologique :
« il est, en effet, incontestable que les deux Ordos […] présentent de notables différences […] et sous-tendent des anthropologies différentes ». En d’autres termes, la divergence n’est pas seulement rituelle, elle touche à la manière même dont l’homme se tient devant Dieu.
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Cette reconnaissance explique le refus d’une solution intermédiaire consistant à modifier le missel de Paul VI pour le rapprocher de l’ancien. « Cela mécontenterait tout le monde […] avec le risque d’avoir non pas deux, mais trois missels », écrit-il. Il confirme cette analyse en soulignant la nécessité d’un effort partagé : « Je crois qu’il faut que chacune des sensibilités catholiques accepte de faire un pas vers l’autre ». C’est ici qu’intervient la proposition centrale de la lettre, aussi simple dans sa formulation qu’audacieuse dans ses implications. « Ce serait tout simplement d’insérer dans le Missale Romanum l’ancien Ordo Missae […] tout en y laissant le nouvel Ordo Missae inchangé. » Ainsi, « les deux Ordos Missae feraient ainsi partie de l’unique Missel romain ».
Dans l’entretien, il précise l’esprit de cette démarche, qu’il qualifie d’« inclusive ». Il évoque même des applications concrètes, comme la possibilité de reprendre « les prières au bas de l’autel, ou l’ancien offertoire ». Il insiste également sur les enrichissements possibles du rite ancien, notamment grâce au lectionnaire issu de la réforme : « Il y aurait un vrai apport biblique pour les fidèles ».
L’objectif affiché est clair : « réaliser la paix liturgique que nous désirons tant ». Et plus encore : « inclure et accueillir » sans exclure. Il va jusqu’à affirmer : « Je ne vois pas en quoi des tensions pourraient subsister ».
C’est précisément sur ce point que le débat s’ouvre. Car la lettre elle-même reconnaît l’existence de différences profondes entre les deux formes liturgiques. Dès lors, la question se pose : une unité fondée sur la coexistence de deux Ordos reposant sur des « anthropologies différentes » peut-elle être stable ? Ne risque-t-elle pas d’entretenir une ambiguïté durable ? Certains observateurs estiment déjà que cette proposition pourrait ajouter à la guerre liturgique, non par intention, mais par ses conséquences. En cherchant à intégrer toutes les sensibilités, elle pourrait aussi rendre plus visible encore la fracture qu’elle entend dépasser.
Dom Geoffroy Kemlin s’appuie néanmoins sur l’expérience de sa congrégation, où cette diversité est vécue dans la paix. « Cette unité existe déjà en germe dans notre congrégation », affirme-t-il. Reste à savoir si ce modèle, propre à un cadre monastique, peut être transposé à l’ensemble de l’Église. La lettre se conclut sur une note de grande humilité. L’auteur demande pardon pour « la hardiesse » de sa démarche et réaffirme la fidélité de Solesmes au Saint-Siège. Il ne s’agit pas d’imposer une solution, mais de proposer une piste de réflexion pour « contribuer à guérir les divisions liturgiques qui blessent notre Mère la sainte Église ».
Texte intégral de la lettre
- PAX, ABBAYE
SAINT-PIERRE
DE SOLESMES
F-72300 Solesmes, tél. 02 43 95 03 08
Le 12 novembre 2025
Très Saint-Père,
En tant qu’Abbé de Solesmes et Président de la Congrégation bénédictine de Solesmes, je prends la liberté de vous écrire pour vous partager respectueusement quelques réflexions en vue de mettre fin à la querelle liturgique qui trouble les fidèles en France, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, et ailleurs.
Dom Guéranger, le restaurateur de Solesmes au XIXe siècle, a été l’un des principaux artisans du retour des diocèses de France à la liturgie romaine. À travers son œuvre de restauration de la vie monastique, mais aussi ses divers écrits, il a d’une certaine manière donné naissance au mouvement liturgique, qui a conduit à la constitution Sacrosanctum Concilium du concile Vatican II, et à la réforme liturgique qui a suivi. Celle-ci a donc été accueillie avec gratitude à Solesmes. Elle y a été mise en œuvre sans hésitation, et néanmoins avec le souci de rester enracinés dans la tradition, notamment en conservant l’usage du latin et du chant grégorien.
D’autres monastères de notre Congrégation, notamment l’abbaye de Fontgombault, puis ses fondations successives, ont choisi de reprendre l’usage de l’ancien missel, avec quelques adaptations. Cette différence d’orientation a d’abord été la source de tensions à l’intérieur de notre Congrégation. Cependant, nous avons peu à peu appris à respecter, et même à apprécier, les options diverses des uns et des autres.
Afin de nous connaître davantage, et de mieux nous comprendre, nous avons mis en place au sein de la Congrégation une « Commission unité liturgique », qui se réunit tous les deux mois. Nous avons décidé d’élargir notre prochaine rencontre en invitant des représentants de la tradition augustinienne. […]
Très Saint-Père, on dit souvent que les personnes attachées à l’ancien rite instrumentalisent la messe et s’en servent comme d’un étendard identitaire. Si, de fait, de tels comportements existent, ils sont loin d’être majoritaires. En tant qu’ardent défenseur du rite de Paul VI, je ne peux que témoigner que la plupart des personnes attachées au rite ancien le sont parce qu’ils y vivent une expérience spirituelle forte et authentique, qu’ils ne parviennent pas à vivre avec le nouveau missel. Je crois que l’heure est venue, afin de pouvoir œuvrer à un véritable retour à l’unité, d’en faire le constat avec lucidité, et de l’interpréter comme un signe de l’Esprit. C’est, je crois, seulement dans l’Ordo Missae du Missel de Paul VI que les personnes attachées au rite ancien ne se retrouvent pas.
Il est, en effet, incontestable que les deux Ordos (st Paul VI et st Pie V) présentent de notables différences d’“onction” liturgique, de manières d’entrer dans la prière, et sous-tendent des anthropologies différentes. C’est pourquoi je ne crois pas que nous parviendrons à faire adhérer librement au Novus Ordo les personnes attachées au Vetus. “Retoucher” d’une manière ou d’une autre le Missel de Paul VI me paraît donc inévitable pour retrouver le chemin de l’unité.
Une solution, prônée par certains, consisterait à retoucher l’Ordo Missae du missel de Paul VI, pour le rendre plus semblable à l’ancien Ordo Missae. Je ne pense pas que cela soit une bonne solution. En effet, cela mécontenterait tout le monde, et ne ferait que créer de nouvelles divisions, avec le risque d’avoir non pas deux, mais trois missels.
C’est pourquoi je souhaiterais vous suggérer respectueusement une autre solution qui pourrait, à mon avis, réaliser la paix liturgique que nous désirons tant.
Ce serait tout simplement d’insérer dans le Missale Romanum l’ancien Ordo Missae (éventuellement retouché a minima pour le rendre conforme à Vatican II, notamment en l’ouvrant, pour ceux qui le souhaitent, à l’usage de la langue vernaculaire, de la concélébration et des quatre prières eucharistiques) tout en y laissant le nouvel Ordo Missae inchangé. Les deux Ordos Missae feraient ainsi partie de l’unique Missel romain. Au lieu de diviser et de rejeter, cette solution permettrait d’inclure et d’accueillir les fidèles attachés à l’ancien Missel, sans pour autant heurter ou éloigner ceux qui sont attachés au nouvel Ordo.
Cela permettrait de rétablir l’unité liturgique, puisque toute l’Église latine utiliserait l’unique Missale Romanum, avec un unique calendrier. J’ai la conviction que les fidèles attachés au Vetus Ordo seraient satisfaits d’une telle solution et profiteraient de tous les apports incontestés de la réforme liturgique (nouvelles préfaces et prières eucharistiques, oraisons révisées, sanctoral, cycle des lectures etc.) ; de même, les fidèles attachés à la réforme liturgique ne verraient rien de changé pour eux.
Pardonnez s’il vous plaît la hardiesse de vous écrire ainsi pour vous faire des suggestions. L’abbaye de Solesmes a toujours été au service du Saint-Siège et du Pape. Depuis Dom Guéranger, elle a toujours été engagée au service de la liturgie et de l’unité de l’Église. Je voudrais simplement vous redire notre disponibilité pour contribuer à guérir les divisions liturgiques qui blessent notre Mère la sainte Église.
Remettant cette suggestion entre vos mains, je vous assure, Très Saint-Père, de mon entier dévouement et de ma prière quotidienne, ainsi que de celle de toute la Congrégation de Solesmes, pour votre ministère au service de l’Église universelle.
- Frère Geoffroy Kemlin »


