Depuis 2000 ans

Les chrétiens du Liban sont-ils pris en otage d’une guerre instrumentalisée ?

Depositphotos
Depositphotos
Les chrétiens du Liban ne sont pas les cibles des frappes israéliennes, qui visent d’abord les bastions du Hezbollah. Mais pris dans une guerre qu’ils n’ont pas choisie, ils en subissent pleinement les conséquences, tandis que certains récits politiques, médiatiques et humanitaires en brouillent la lecture

Au lendemain du « mercredi noir » du 9 avril 2026, l’essentiel doit être rappelé dans l’ordre des faits. Dans la nuit qui a suivi les frappes massives israéliennes, le Hezbollah a revendiqué un tir de roquettes en direction du nord d’Israël. Cette attaque est présentée par le mouvement comme une « riposte », mais elle intervient dans un contexte particulier, celui d’un cessez-le-feu fragile entre l’Iran et les États-Unis, déjà mis à mal par la poursuite des hostilités sur le front libanais. Le Liban apparaît ainsi une nouvelle fois comme un théâtre secondaire d’un affrontement régional qui le dépasse.

Les frappes israéliennes, telles qu’elles ont été rapportées, ont visé en priorité le Liban-Sud ainsi que la banlieue sud de Beyrouth, notamment les secteurs de Haret Hreik et de Chiyah. Ces zones ne sont pas neutres. Elles constituent depuis des années des bastions du Hezbollah, à la fois sur le plan militaire, logistique et politique. La banlieue sud, souvent désignée comme la Dahiyeh, concentre les centres de commandement et l’influence du mouvement chiite. À l’échelle du pays, le Liban-Sud, en particulier les régions de Bint Jbeil, Tyr ou Marjeyoun, est également identifié comme une zone d’implantation majeure du Hezbollah. À l’inverse, la géographie confessionnelle de Beyrouth et du Liban montre clairement que les principaux foyers de population chrétienne se situent ailleurs. Dans la capitale, les quartiers d’Achrafieh, de Gemmayzé ou encore de Bourj Hammoud, à forte présence chrétienne, ne figurent pas parmi les zones ciblées dans les frappes mentionnées.

À l’échelle nationale, les chrétiens sont majoritairement implantés dans le Mont-Liban, notamment dans les districts du Keserwan, du Metn et de Jbeil, ainsi que dans certaines régions du nord et à Zahlé dans la Bekaa. Ces territoires ne correspondent pas aux principaux axes des opérations militaires israéliennes décrites dans les événements récents.

Il convient donc de préciser que rien dans les éléments disponibles ne permet d’affirmer que les chrétiens libanais sont visés en tant que tels. Les frappes s’inscrivent dans une logique militaire dirigée contre le Hezbollah et ses zones d’influence.

Lire aussi

Précisons que les destructions, l’insécurité, la paralysie économique, les déplacements de population et la peur quotidienne touchent indistinctement toutes les communautés. Dans ce contexte, les chrétiens apparaissent comme pris en otage d’une guerre qu’ils n’ont ni décidée, ni voulue. De nombreux témoignages issus de milieux chrétiens libanais expriment d’ailleurs une inquiétude croissante. Tous rappellent que la guerre n’est jamais une solution. Mais beaucoup dénoncent également le rôle du Hezbollah, accusé d’entraîner le Liban dans une confrontation régionale dont il ne maîtrise pas les conséquences. En maintenant une logique d’affrontement avec Israël, y compris dans un contexte de trêve régionale fragile, le mouvement expose l’ensemble du pays à des représailles et inscrit durablement le Liban dans un cycle d’escalade.

Certains de ces témoignages évoquent plus largement une inquiétude pour l’avenir même de la présence chrétienne au Liban. Déjà fragilisée par une émigration massive et par l’effondrement économique du pays, cette présence pourrait être encore affaiblie par la poursuite de conflits qui échappent au contrôle de l’État libanais et des communautés qui le composent.

Dans ce contexte, la prudence s’impose face aux récits simplificateurs. La tendance à présenter Israël comme unique agresseur, sans prendre en compte les actions du Hezbollah, ne rend pas compte de la complexité de la situation. De même, certaines lectures, qu’elles soient politiques, médiatiques ou issues de réseaux militants et humanitaires, peuvent contribuer à une perception partielle du conflit en omettant des éléments essentiels, notamment la responsabilité du Hezbollah dans l’ouverture et la poursuite du front. Le Liban se retrouve ainsi, une fois de plus, pris dans un engrenage qui le dépasse. Ses communautés, et en particulier les chrétiens, n’en sont pas les instigateurs, mais en subissent pleinement les conséquences. Entre stratégies régionales, affrontements militaires et batailles narratives, ils apparaissent aujourd’hui comme les témoins d’une crise qui menace l’équilibre fragile du pays et, à terme, la pérennité même de leur présence sur cette terre.

Recevez chaque jour notre newsletter !