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Le diocèse de Tours s’interroge sur une « déshumanisation du soin » après la suppression des aumôniers du CHRU

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La suppression progressive des aumôniers hospitaliers et le débat sur la fin de vie relèvent ainsi d'une même interrogation de fond : une civilisation se juge aussi à la manière dont elle accompagne les plus fragiles jusqu'à leur dernier souffle

L’information est passée relativement inaperçue dans le tumulte de l’actualité nationale. Pourtant, pour de nombreux soignants, patients et familles, elle soulève une interrogation profonde sur la mission même de l’hôpital. Le 15 avril dernier, le diocèse de Tours apprenait que trois postes d’aumôniers catholiques du Centre Hospitalier Régional Universitaire de Tours seraient supprimés dans les prochains mois, avant la disparition à terme du quatrième poste encore existant. Une décision justifiée par des contraintes budgétaires mais qui provoque aujourd’hui une vive émotion au sein de l’Église locale.

Dans un communiqué publié le 18 mai, le service diocésain de la Pastorale de la santé de Monseigneur Jordy fait part de son incompréhension face à une mesure annoncée, selon lui, sans véritable concertation. « Le 15 avril 2026, la direction du CHRU de Tours nous a informés par mail de sa décision de supprimer trois postes d’aumôniers catholiques de l’hôpital, et à terme le 4e, postes salariés dont l’existence est prévue par la loi », écrit le diocèse. Les responsables diocésains reconnaissent les difficultés financières auxquelles l’hôpital doit faire face. Ils évoquent même des « raisons budgétaires que nous pouvons en partie comprendre ». Mais ils s’interrogent sur les conséquences concrètes d’une telle décision pour les patients et leurs proches.

Car derrière ces suppressions de postes se trouve une réalité souvent méconnue du grand public : le rôle des aumôniers hospitaliers. Dans l’imaginaire collectif, l’aumônier est parfois réduit à la figure du prêtre venant administrer les derniers sacrements à quelques patients croyants. La réalité est bien différente.

Les aumôniers d’hôpital sont aujourd’hui des hommes et des femmes formés, titulaires d’un diplôme universitaire, qui interviennent quotidiennement auprès de personnes confrontées à la maladie, à la solitude, à la détresse psychologique ou à la fin de vie.

Le communiqué du diocèse insiste sur cet aspect essentiel en rappelant que ces aumôniers « interviennent auprès de tous les malades, sans aucune distinction de confession ». Leur mission dépasse largement le cadre du seul accompagnement religieux. Ils sont présents auprès des familles qui viennent d’apprendre un diagnostic grave, auprès de parents confrontés à la perte d’un enfant, auprès de personnes âgées isolées ou de patients en soins palliatifs. Ils écoutent, soutiennent, accompagnent, parfois simplement en étant là lorsque les mots ne suffisent plus.Chaque année, selon les chiffres communiqués par le diocèse, près de 8 000 visites sont ainsi réalisées au sein du CHRU de Tours. « Visages familiers dans les couloirs de l’hôpital », souligne le communiqué, les aumôniers font partie de ces présences discrètes qui contribuent à l’humanité du lieu hospitalier. Une mission dont l’importance apparaît souvent avec le plus d’évidence dans les services les plus éprouvants : réanimation, néonatalité, soins palliatifs ou urgences vitales.

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Interrogée par France 3 Centre-Val de Loire, Dominique Gatel, responsable du service des aumôniers catholiques du CHRU, décrit cette mission comme « une présence à visage humain, solidaire, hors du temps médical. Une présence fraternelle, une présence humaine avec professionnalisme ». Cette expression de « présence hors du temps médical » revient d’ailleurs comme un fil conducteur dans les différents témoignages recueillis autour de cette affaire. Elle résume peut-être mieux que toute autre formule ce qui est aujourd’hui en jeu.

L’hôpital moderne est confronté à des exigences toujours plus fortes de rentabilité, d’efficacité et de gestion des flux. Les équipes soignantes accomplissent un travail remarquable dans des conditions souvent difficiles. Mais le temps manque. Les consultations se raccourcissent. Les services sont sous tension. Dans ce contexte, l’aumônier demeure parfois l’un des rares interlocuteurs capables de consacrer du temps à une famille en détresse ou à un patient traversant une profonde angoisse.Le témoignage de Bertille Gautier, aumônier au CHRU, recueilli par France 3, illustre cette réalité. Elle raconte notamment l’accompagnement de parents confrontés à la naissance prématurée d’un bébé dont la survie n’était pas possible. À leur demande, elle a pu baptiser l’enfant avant son décès. Elle évoque également les situations de fin de vie et les moments où des proches se retrouvent confrontés à la perspective imminente de la mort. « Le fait qu’il y ait quelqu’un de présent aux côtés des proches, c’est une forme d’apaisement », explique-t-elle.

Le diocèse souligne également un aspect rarement évoqué : l’accompagnement assuré par les aumôniers est disponible « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », notamment lors des appels pour urgences vitales. Cette disponibilité permanente constitue l’une des caractéristiques essentielles de leur mission. Or c’est précisément cette présence qui risque aujourd’hui de disparaître : « Ils sont souvent les seuls interlocuteurs capables d’offrir une présence hors du temps médical, notamment dans les services de néonatalité ou de fin de vie. »

Le diocèse ne défend pas seulement des emplois. Il exprime une inquiétude plus profonde sur l’évolution de notre système de santé. Une inquiétude que l’on pourrait résumer par une « déshumanisation du soin ». Le terme n’apparaît pas explicitement dans le communiqué. Mais il traduit le questionnement sous-jacent. Que devient l’hôpital lorsque disparaissent progressivement ceux dont la mission première est d’accompagner l’être humain dans sa fragilité ? Que reste-t-il lorsque le soin se réduit à sa seule dimension technique ?

La question est d’autant plus importante que les aumôneries hospitalières ne constituent pas une simple tolérance héritée du passé. Leur existence est prévue par la loi française. Depuis la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, la République garantit la possibilité d’organiser des aumôneries dans les établissements où les personnes ne peuvent exercer librement leur culte, notamment les hôpitaux, les prisons ou les armées. Loin d’être contraire à la laïcité, leur présence participe donc au respect de la liberté de conscience.

Derrière la suppression de quelques postes se dessine ainsi un débat plus large sur la place de l’humain dans le système de santé. Un débat qui concerne bien davantage que la seule communauté catholique.

À l’heure où la France débat de la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, cette affaire résonne d’une manière particulière. La question posée est toujours la même : quelle place notre société accorde-t-elle à la fragilité humaine ? Lorsque l’on réduit les moyens consacrés à l’accompagnement des malades, des mourants et de leurs familles, lorsque disparaissent peu à peu ceux dont la mission est simplement d’être présents auprès des plus vulnérables, certains y voient le symptôme d’une même évolution culturelle.

Le pape François n’a cessé de dénoncer ce qu’il appelle la « culture du déchet » (cultura dello scarto), cette tendance des sociétés contemporaines à considérer comme inutiles ou encombrants ceux qui ne répondent plus aux critères d’efficacité, de performance ou d’autonomie. « Les personnes ne sont plus ressenties comme une valeur primordiale à respecter et à protéger », écrivait-il dans l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium (n° 53, 2013). Pour beaucoup de catholiques, la suppression progressive des aumôniers hospitaliers et le débat sur la fin de vie relèvent ainsi d’une même interrogation de fond : une civilisation se juge aussi à la manière dont elle accompagne les plus fragiles jusqu’à leur dernier souffle.

Communiqué du diocèse de Tours – 18 mai 2026

Le 15 avril 2026, la direction du CHRU de Tours nous a informés par mail de sa décision de supprimer trois postes d’aumôniers catholiques de l’hôpital, et à terme le 4e, postes salariés dont l’existence est prévue par la loi.

Cette décision, motivée par des raisons budgétaires que nous pouvons en partie comprendre, a été prise sans concertation et au détriment des patients dont l’accompagnement, 24h sur 24, 7 jours sur 7, par ces aumôniers, ne sera plus possible, en particulier lors des appels pour urgences vitales.

Ces aumôniers, titulaires d’un diplôme universitaire, interviennent auprès de tous les malades, sans aucune distinction de confession.

Visages familiers dans les couloirs de l’hôpital, ils assurent 8 000 visites par an au sein du CHRU.

Ils sont souvent les seuls interlocuteurs capables d’offrir une présence hors du temps médical, notamment dans les services de néonatalité ou de fin de vie.

C’est pourquoi le service diocésain de la Pastorale de la santé a souhaité, à plusieurs reprises, en discuter avec la direction. Celle-ci n’a, jusqu’à présent, pas donné suite.

Or à une époque où l’on se soucie du vivre ensemble et où beaucoup de liens sociaux sont mis à mal, une telle décision ne peut qu’interroger.

Le service diocésain de la Pastorale de la santé – Diocèse de Tours.

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