À l’été 2027, les regards de l’Église universelle se tourneront vers Séoul pour les Journées mondiales de la jeunesse. Mais derrière l’image d’une Corée du Sud ultramoderne et technologiquement avancée subsiste une réalité sociale beaucoup moins connue. Le père Vincenzo Bordo, Oblat de Marie Immaculée (OMI), la côtoie depuis plus de trois décennies. Dans des déclarations recueillies par l’Agence Fides, le missionnaire, connu en Corée sous le nom de père Kim Ha-jong, avance un chiffre particulièrement saisissant : « En Corée, on parle de 250 000 enfants des rues. C’est énorme. »
Cette estimation doit être comprise avec prudence : l’expression « enfants des rues » recouvre notamment des jeunes fugueurs, en rupture familiale ou en situation d’errance, et ne signifie donc pas nécessairement que 250 000 mineurs vivent en permanence sans domicile. Le chiffre n’est d’ailleurs pas nouveau : il était déjà évoqué en 2017 dans un reportage consacré au travail du missionnaire en Corée. Mais pour le père Bordo, l’urgence est moins dans les statistiques que dans la réponse à apporter. De cette réalité est né Azit, un dispositif destiné précisément à rejoindre ces jeunes là où ils se trouvent. « S’ils ne viennent pas à nous, c’est nous qui irons vers eux », explique-t-il. Le principe pourrait presque résumer sa conception de la mission.

Des équipes d’intervenants et de bénévoles prennent ainsi la route à bord d’un bus et parcourent les rues entre 16 heures et 23 heures afin de repérer les jeunes en difficulté, établir un premier contact et tenter de leur proposer un chemin de réinsertion. Pour le missionnaire, cette démarche possède une signification explicitement évangélique. Il souhaite désormais voir Azit se développer dans l’ensemble des diocèses coréens. À ses yeux, aller chercher celui qui ne franchira jamais spontanément la porte d’une institution catholique appartient au cœur même de la mission chrétienne.
Cette présence auprès des plus fragiles ne date pas de la préparation des JMJ. Installé en Corée depuis trente-six ans, le père Bordo a consacré une grande partie de son ministère aux sans-abri, aux jeunes en rupture et aux personnes âgées isolées. Son action a notamment donné naissance à la Maison d’Anna, à Seongnam, au sud-est de Séoul. L’œuvre a progressivement dépassé le cadre d’une simple distribution alimentaire. Environ 500 repas y sont aujourd’hui servis quotidiennement et, au fil des années, plus de trois millions de repas ont été distribués.
Mais autour de la cantine s’est développé tout un dispositif : douches, vêtements, soins médicaux, médicaments, accompagnement juridique, recherche d’emploi et hébergement. Un dortoir accueille une trentaine de personnes et une petite unité de travail doit permettre à certains sans-abri de retrouver progressivement une autonomie. Dix foyers d’accueil ont également été créés pour les jeunes. Chaque mois, quelque 1 500 bénévoles participent à cette œuvre.
La Maison d’Anna est également devenue, de manière inattendue, un lieu de formation pour l’Église coréenne. Selon le père Bordo, plus d’une centaine de séminaristes y ont effectué des séjours de trois à six mois avant leur ordination sacerdotale.
Certains découvraient alors une pauvreté dont ils mesuraient mal l’ampleur dans leur propre pays. « Non, mon père, la vie est belle » Parmi les milliers de personnes rencontrées, le missionnaire conserve le souvenir d’un homme sans domicile croisé pendant un hiver coréen. Le père Bordo lui avait fait remarquer combien il semblait souffrir. L’homme lui répondit simplement : « Non, mon père, la vie est belle. » Des années plus tard, le prêtre présente encore cet homme comme l’un de ses « maîtres », celui qui lui a appris à revenir à l’essentiel.
C’est précisément cette expérience que le missionnaire voudrait voir entrer dans la préparation des JMJ de Séoul.
Car en août 2027, des jeunes catholiques venus du monde entier découvriront une capitale devenue l’un des symboles de la réussite économique et technologique asiatique. Le gouvernement sud-coréen s’est d’ores et déjà engagé à accompagner l’organisation de l’événement, qui pourrait également constituer une étape importante d’une visite de Léon XIV en Corée. Mais le père Bordo invite déjà à regarder au-delà des grands rassemblements.
Lors du passage de la Croix du Jubilé des jeunes à la Maison d’Anna, il raconte avoir été frappé par l’attitude de personnes qui n’étaient, pour la plupart, ni catholiques ni même chrétiennes. Plusieurs se sont approchées de la Croix, l’ont touchée et se sont recueillies. Le missionnaire y voit le signe d’une attente spirituelle qui dépasse les frontières visibles de l’Église.À un an des JMJ, son témoignage rappelle ainsi que la jeunesse qui attend l’Église à Séoul ne sera pas seulement celle qui s’inscrira aux rencontres, remplira les églises ou participera aux célébrations. Il existe aussi celle qui ne viendra pas. Et c’est précisément celle-là que, depuis des années, le père Bordo va chercher dans la rue.


