Il suffit de franchir la Porte Neuve de la vieille ville de Jérusalem pour apercevoir l’imposant bâtiment de pierre de l’hôpital Saint-Louis. Depuis 175 ans, cette institution catholique française soigne les habitants d’une ville où l’histoire, les religions et les conflits n’ont cessé de se croiser. Le 25 août 2026, jour de la fête de saint Louis, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, y a présidé la messe du 175e anniversaire. Le patriarche grec-orthodoxe Théophile III et le cardinal allemand Rainer Maria Woelki étaient également présents.
Léon XIV s’est lui aussi associé à l’événement en adressant une lettre de reconnaissance pour le témoignage de charité de l’établissement et son engagement au service de la vie humaine. Derrière cet anniversaire se trouve une histoire singulière. Fondé en 1851, Saint-Louis fonctionna d’abord à l’intérieur de la vieille ville avant de s’installer, à partir des années 1880, dans son bâtiment actuel face à la Porte Neuve. L’hôpital porte le nom de Louis IX, saint Louis, roi de France. Il est aujourd’hui dirigé par la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition et demeure une institution catholique à but non lucratif.
Sa particularité tient autant à sa spécialisation médicale qu’à ceux qu’il accueille. Saint-Louis dispose aujourd’hui de 57 lits répartis entre soins gériatriques, soins infirmiers complexes, oncologie et soins palliatifs. L’établissement se présente comme le premier hôpital de Jérusalem à avoir ouvert un service d’oncologie et à avoir proposé des soins palliatifs. Mais surtout, personne n’y demande au malade quelle est sa religion avant de le soigner.
Juifs, musulmans et chrétiens y sont accueillis, tandis que l’équipe médicale elle-même rassemble des professionnels issus de différentes communautés.
Cette coexistence prend une dimension particulière depuis le début de la guerre. Le directeur de l’établissement, le docteur Alex Hadweh, a raconté qu’au plus fort des tensions, Saint-Louis était demeuré un lieu où des patients d’origines différentes pouvaient partager une chambre et se soutenir mutuellement. Cette attention va jusque dans les détails de la vie quotidienne : l’établissement dispose notamment d’une cuisine casher afin que les patients juifs pratiquants puissent respecter leurs prescriptions alimentaires. En 2007, cette vocation au rapprochement lui avait valu le Mount Zion Award for Reconciliation, récompensant son engagement en faveur du dialogue et de la coexistence.
Cette ouverture n’efface nullement l’identité de l’établissement. Saint-Louis revendique au contraire son caractère catholique et inscrit l’accueil de tous dans cette identité même : servir celui qui souffre sans établir de hiérarchie entre les personnes selon leur origine ou leur religion. Cette conception du soin explique aussi la place prise progressivement par les soins palliatifs dans l’histoire de l’établissement. À Saint-Louis, une partie des malades sait qu’elle ne guérira pas. La médecine change alors de mission sans pour autant renoncer au malade : soulager la douleur, accompagner psychologiquement, préserver les liens familiaux et apporter une présence spirituelle lorsque celle-ci est désirée.
Une formule exprime cette philosophie : il ne s’agit plus nécessairement d’ajouter des jours à la vie, mais de « donner davantage de vie aux jours qu’il reste à vivre ».
Dans une ville traversée par tant de frontières politiques, religieuses et communautaires, la fin de vie devient ainsi paradoxalement un lieu de rencontre. Au chevet d’un malade, les appartenances qui structurent Jérusalem deviennent secondaires devant la vulnérabilité d’une personne. Saint-Louis rappelle également une réalité parfois oubliée de la présence chrétienne en Terre sainte. Les communautés chrétiennes ne sont pas seulement les gardiennes du Saint-Sépulcre, de Bethléem ou des lieux fréquentés par les pèlerins. Depuis des générations, elles administrent également des écoles, des hôpitaux, des dispensaires et des institutions sociales fréquentés par l’ensemble de la population.
Les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition appartiennent à cette histoire. Leur présence en Palestine remonte au XIXe siècle et leur mission s’est poursuivie malgré les guerres, les changements de souveraineté et la partition de Jérusalem. Lorsque la ville fut divisée après la guerre de 1948, Saint-Louis se retrouva du côté israélien. L’hôpital Saint-Joseph fut ensuite développé à Jérusalem-Est pour répondre notamment aux besoins de la population palestinienne qui rencontrait désormais davantage de difficultés pour accéder à Saint-Louis.
Cent soixante-quinze ans après sa fondation, l’œuvre demeure, dans une région où la présence chrétienne elle-même est devenue plus fragile.
Cet anniversaire intervient enfin à un moment où la question de la fin de vie connaît en France un bouleversement majeur. Le 18 août 2026, la loi relative au droit à l’aide à mourir a été promulguée après son adoption définitive par l’Assemblée nationale et son examen par le Conseil constitutionnel. Soulager une douleur, tenir une main, permettre à une famille de demeurer présente, respecter la foi du malade et préserver sa dignité jusqu’au dernier instant ne repoussent pas nécessairement la mort. Ces gestes disent cependant qu’il reste quelque chose à faire jusqu’au bout. Dans une Terre sainte où la mort violente demeure tragiquement présente, cet hôpital catholique continue ainsi, depuis 175 ans, de faire le pari inverse : ne jamais mesurer la valeur d’une vie au nombre de jours qu’il lui reste.


