C’est Le Télégramme qui nous l’annonce dans son édition du 20 octobre : l’ancienne église Notre-Dame-de-Bon-Secours, située au Légué, sur la commune de Plérin, dans les Côtes-d’Armor, doit accueillir début 2027 un établissement baptisé « 70 bpm ». Au programme : café, restauration et cours de Pilates. L’édifice, désacralisé puis vendu par le diocèse à Bleu Mercure, va ainsi connaître une nouvelle existence, fort éloignée de celle pour laquelle il avait été construit.
Le projet est porté par trois entrepreneurs, Corentin Le Houerou, Robin Le Normand et Margaux Toquet. Au rez-de-chaussée, les clients pourront se restaurer ; à l’étage, ils pratiqueront le Pilates. Le tout est présenté sous l’appellation désormais familière de « lieu de vie hybride ».
Voilà donc ce que deviennent certaines de nos églises : des espaces de consommation, de détente et de loisirs, où l’on remplace la prière par le bien-être et le silence de l’Adoration par l’animation commerciale
Il ne s’agit évidemment pas de condamner les entrepreneurs qui développent une activité parfaitement légale. Le problème est ailleurs, beaucoup plus profond. Il concerne la responsabilité de ceux qui acceptent que des édifices élevés pour la gloire de Dieu soient progressivement livrés à des usages ordinaires, comme si leur destination première ne représentait plus qu’une parenthèse révolue.
Une église catholique n’est pas une simple construction ancienne dont il suffirait de préserver les murs. Elle est un lieu consacré au culte divin, un espace où des générations de fidèles ont reçu le baptême, célébré l’Eucharistie, confessé leurs péchés, prié pour leurs morts et confié leurs souffrances à Dieu. Ces pierres portent une histoire spirituelle que la seule logique immobilière ne saurait effacer.
Certes, le droit canonique prévoit la possibilité de réduire une église à un usage profane lorsqu’elle ne peut plus servir au culte, sous des conditions précises. Le canon 1222 exige notamment que cette destination ne soit pas sordide. Mais ce qui est juridiquement permis n’est pas nécessairement moralement souhaitable, ni pastoralement judicieux.
La réduction à un usage profane ne fait pas disparaître d’un trait de plume la mémoire religieuse d’un édifice. Elle n’efface ni les prières qui y furent prononcées ni les sacrifices consentis par ceux qui l’ont construit et entretenu.
Transformer une ancienne église en café et en salle de Pilates peut donc être légal. Cela n’en demeure pas moins, à nos yeux, profondément choquant. Le choix même des activités illustre le renversement auquel nous assistons. À l’endroit où l’homme était invité à se tourner vers Dieu, on lui propose désormais de prendre soin de son corps, de consommer et de se détendre. Le problème n’est pas le Pilates en lui-même, ni la restauration, mais leur installation dans un édifice dont l’architecture et l’histoire témoignent d’une tout autre finalité. Cette substitution est révélatrice d’une époque qui conserve volontiers les formes matérielles du christianisme tout en se débarrassant de son contenu.
On aime les voûtes, les vitraux, les pierres anciennes et l’atmosphère particulière des églises. On apprécie leur beauté, leur acoustique, leur caractère exceptionnel. Mais la foi qui leur a donné naissance devient accessoire, presque embarrassante.
On veut conserver le décor chrétien à condition que le Christ n’en soit plus le centre.
Et l’on présente cette transformation comme une heureuse reconversion, parfois même comme une manière de sauver le patrimoine. Mais sauver un bâtiment en effaçant sa vocation spirituelle ne saurait constituer, à lui seul, une victoire. Jusqu’où acceptera-t-on ce déclassement du sacré ?
Il serait injuste d’ignorer les difficultés financières rencontrées par certains diocèses, la diminution de la pratique religieuse ou les coûts considérables d’entretien du patrimoine. Ces réalités existent et imposent parfois des décisions douloureuses. Mais précisément : la difficulté ne dispense pas de rechercher des solutions respectueuses du caractère religieux des lieux.
Avant de vendre une église pour la transformer en établissement commercial, toutes les possibilités de maintien d’un usage cultuel ont-elles été explorées ? D’autres communautés catholiques auraient-elles pu en bénéficier ? Une mobilisation des fidèles ou une solution patrimoniale permettant de conserver une vocation spirituelle ont-elles été envisagées ?
Nous ne disposons pas des éléments permettant de répondre à ces questions dans le cas de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Elles méritent pourtant d’être posées. Car à force de considérer la fermeture des églises comme une simple question de gestion, on finit par accepter l’idée que le christianisme appartient définitivement au passé et que ses sanctuaires doivent trouver leur place dans l’économie des loisirs.
Cette résignation est d’autant plus inquiétante qu’elle semble parfois gagner ceux-là mêmes qui devraient défendre avec le plus de détermination la présence visible de l’Église dans nos villes et nos villages. Une église n’est pas un commerce en attente de repreneur. Elle n’est pas davantage un espace polyvalent dont la destination pourrait varier au gré des modes. À Plérin, ce n’est pas seulement un bâtiment qui change d’usage. C’est un symbole supplémentaire de la déchristianisation de notre pays. Et le présenter sous l’appellation rassurante de « lieu de vie hybride » ne change rien à cette réalité.


