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[ INTERVIEW EXLUSIVE ] « Fais comme tu sens » : la morale religieuse est elle devenue une simple option individuelle ?

Tableau représentant l’appel du jeune homme riche de l’évangile (Mt 19, 22) par Henrich Hofmann (1889) - Père Edouard Divry  ( à droite)
Tableau représentant l’appel du jeune homme riche de l’évangile (Mt 19, 22) par Henrich Hofmann (1889) - Père Edouard Divry ( à droite)
Face au relativisme ambiant et à la tentation d’une éthique sans vérité, le père Edouard Divry analyse la crise profonde de l’agir humain et les dérives morales contemporaines

En ce début d’année, nous vous proposons une interview exclusive du père Edouard Divry,Maître en philosophie et docteur en théologie, qui livre une analyse de la crise morale contemporaine. Avec LA MORALE BOUGE ENCORE ( éditions TEQUI ), le frère dominicain revient sur les fondements immuables de la morale chrétienne, leur déploiement vivant dans l’histoire, et leurs implications politiques, sociales et spirituelles, à l’heure où le relativisme et l’« éthique sans vérité » brouillent les repères essentiels de l’agir humain.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Après la Foi expresse vous offrez au public un nouveau livre La morale bouge encore, pourquoi ? Tout n’a pas déjà été dit dans les en-bref du Catéchisme de l’Église catholique en la partie qui concerne les 10 Commandements ?

Père Edouard Divry : Loin de là. Un catéchisme est comme un hors d’œuvre avant le plat de résistance, les antipasti italiens avant les plats principaux, il primo, il secundo ! J’ai été frappé par les proportions entre le Catéchisme romain à la suite du concile de Trente qui répondait à la crise protestante au XVIe siècle, et ceux du Catéchisme de l’Église Catholique à la fin du XXe siècle. À Trente, il fallait d’urgence colmater la béance de la négation par la Réformation de presque tous les sacrements, sauf le baptême. Le Catéchisme romain dédie 37% de son contenu à ceux-ci et une part égale aux trois autres parties très équilibrées (foi/credo ; charité-agir chrétien/10 Commandements ; espérance/Notre Père). Avec Vatican II, le souci était la perte de la foi due à la montée des idéologies athées, ainsi la partie sur le credo, la foi, passe en premier avec 38% du volume total, mais les autres parts ne sont pas égales. Vient en second la morale avec 27%. Outre la crise de foi, il fallait répondre à une crise de l’agir chrétien. C’est ce à quoi je me suis employé à répondre dans ce livre.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : La morale bouge encore, fluctue-t-elle au risque d’être considérée comme opportuniste ?

Père Edouard Divry : Non. Elle ne fluctue pas dans ses principes. Elle répond en revanche à des problématiques nouvelles. Contrairement à l’idée d’une décomposition progressive, la morale « bouge encore » car elle continue d’éclairer les cœurs avec des repères clairs, malgré un contexte médiatique qui la rejette souvent au profit de simples comités d’éthique qui statuent sur ce qui les dépasse. Ainsi, la morale chrétienne ne connaît pas de mutation de fond, mais un déploiement vivant dans l’histoire. Elle avance avec l’humanité tout en demeurant fidèle à ses principes. Son mouvement est celui de l’intelligence du bien, non de l’adaptation opportuniste.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne :Faire la morale aux gens, n’est-ce pas un peu obsolète ?

Père Edouard Divry : Il faut distinguer morale et moralisme. La morale n’est pas un discours culpabilisant ou intrusif, mais une sagesse ordonnée à la vie bonne, heureuse. Le moralisme, lui, défigure la morale – “tu dois, il faut, y a qu’à”…– en la coupant de sa finalité. À l’opposé du moralisme que le monde médiatique rejette, la nature ayant horreur du vide, apparaît le relativisme qui dissout toute norme objective. Le livre montre que cette dérive est incompatible avec la dignité humaine. Sans vérité du bien, la liberté devient arbitraire. En outre la morale chrétienne est inséparable de la vie spirituelle. Séparée de la grâce, elle se réduit à une éthique humaniste appauvrie. La vie morale ouvre au contraire sur l’infini de Dieu.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Quel diagnostic poser sur la crise de la morale ?

Père Edouard Divry : Je situe la crise morale actuelle dans le sillage du libéralisme économique – pas de contrainte sur les marchés : laissez faire, laissez passer – devenu libéralisme moral : « fais comme tu sens ». L’utilitarisme a envahi les consciences et redéfini le bien comme ce qui est utile ou agréable. Cela a favorisé un libéralisme moral sans freins, où le consumérisme et l’hédonisme transforment les individus en « zombies » rivés à leurs écrans. La disparition du sens du péché doit être analysée comme la cause majeure de la désorientation morale contemporaine. Sans conscience du mal, la conversion devient incompréhensible. La morale perd alors sa fonction thérapeutique. Le monde moderne préfère parler d’« éthique » plutôt que de morale. Or l’éthique dominante se limite souvent à des procédures consensuelles. La morale chrétienne, elle, repose sur une vérité objective du bien qu’on contemple avant de le mettre en pratique. L’agent suit l’être et non l’inverse.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Que faut-il craindre quand un membre de gouvernement est atteint par la maladie de la morale de situation ?

Père Edouard Divry : C’est le pire. C’est ce qui est en train de détruire la 5e République depuis V. Giscard d’Estaing. Les morales de situation absolutisent les circonstances. Certes les circonstances modifient la responsabilité en l’aggravant ou l’allégeant, mais non la nature morale de l’acte. Certaines actions demeurent intrinsèquement mauvaises (divorce, contraception chimique, avortement, euthanasie). Pour plaire à certains électeurs, la complaisance devient le maître-mot de l’homme d’État qui justifie le péché sous couvert de circonstances émotionnelles, ou par des « morales nouvelles » inventées pour éviter la rectification morale, la conversion personnelle. La morale chrétienne est fondamentalement téléologique : elle se tourne vers sa finalité, le bonheur. Elle oriente l’homme vers la béatitude, et non pas vers une simple conformité extérieure. Le bonheur véritable est au cœur de l’exigence morale. Contre le subjectivisme de la morale de situation, il existe un ordre moral objectif. Cet ordre n’est pas arbitraire, mais enraciné dans la nature humaine créée par Dieu. Il fonde la possibilité d’un jugement moral vrai qui passe par les actes concrets, posés l’un après l’autre, par lesquels se réalise le bien, puis à terme le bonheur.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Votre livre relève des maux contemporains fort divers comme les abus sexuels ou le communautarisme, que faut-il craindre le plus ?

Père Edouard Divry : Chaque mal est à rejeter : guerre, meurtre, divorce, contraception chimique, avortement, euthanasie car ils font perdre la grâce à celui qui s’y livre et orientent à la perte de la vie éternelle, c’est-à-dire la gloire qui est le prolongement de la grâce. L’émotivité compassionnelle ne peut jamais justifier le mal. Eu égard au bien de tous, le mal majeur est le communautarisme qui fissure la vie sociale : c’est un effet avarié du pluralisme qui développe des égoïsmes de groupe au détriment du Bien commun. Au niveau individuel, l’abus sexuel est détestable, il peut provoquer chez l’abusé une maladie psychologique grave de traumatisme, d’inadaptabilité à la vie sociale. Souvent un être plus faible que l’abuseur, telle la femme ou l’enfant, est trompé et finalement abusé. Le criminel mérite d’être sévèrement puni. Il faut solliciter le retour à une responsabilité morale claire et exercer un discernement rigoureux en sachant que le meurtre physique est l’acte le plus grave car il prive définitivement quelqu’un de sa vie.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Quels autres maux sont à craindre qui handicapent le bonheur ?

Père Edouard Divry : Nos contemporains se focalisent sur l’abus humain de la nature biologique dans le cosmos. Ils ont raison, mais l’Église rappelle sa position qui est celle de l’écologie intégrale qui s’enracine dans une théologie de la création. Elle ne peut être réduite à un discours environnemental. Le respect de la nature va de pair avec le respect de la vie humaine, en particulier à travers l’écologie sexuelle. Ainsi la morale sexuelle doit être présentée à travers trois primautés : le sens sur le faire, le droit sur le désir, et l’être sur la volonté, afin d’humaniser l’homme au lieu de le déshumaniser. Je renvoie à mon livre pour aborder d’autres problèmes auxquels nos contemporains sont affrontés. Il faut donc exercer, avec les principes constants de la morale classique, un discernement critique sur des sujets variés comme le transhumanisme, l’intelligence artificielle ou encore l’usage de l’ennéagramme même limité à un cadre chrétien.

Philippe Marie, Tribune Chrétienne : Que diriez-vous à un lecteur pressé et pour conclure cet interview ?

Père Edouard Divry : La morale chrétienne est une morale de vie, non d’interdits. Elle ordonne l’agir humain à la liberté, à la vérité, à la justice, à l’amour et finalement au bonheur véritable. Elle demeure une ressource décisive pour l’avenir de l’homme. S’appuyant sur l’Écriture, l’ouvrage souligne que si la loi est un guide, c’est l’intelligence de la foi et la charité qui vivifient l’action morale : « le juste vivra de foi » (Ha 2, 4).

  • Livre disponible chez EDITIONS TEQUI ( editionstequi.com )

*Le frère Édouard Divry est dominicain de la Province de Toulouse. Maître en philosophie et docteur en théologie, il est l’auteur d’une thèse dogmatique, La Lumière du Christ transfiguré chez les saints (Université de Fribourg, 2000), et d’une thèse d’habilitation en théologie fondamentale, Aux fondements de la liberté religieuse, Confrontation avec les religions monothéistes (Faculté de théologie de Lugano – Université suisse italienne, 2003).De (2011-21) il a été représentant de l’Eglise dans le dialogue avec les juifs. Il enseigne en divers centres théologiques et est représentant de l’Église catholique dans le dialogue judéo-chrétien pour le diocèse de Toulouse.

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