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Consistoire des 7 et 8 janvier 2026 : va-t-on vers une « réforme de la réforme » liturgique ?

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La liturgie n’est pas une parole que l’Église adresse à Dieu depuis elle-même, mais un acte dans lequel Dieu prend l’initiative et auquel l’Église répond. Elle se déploie devant Lui, consciemment exposée à Sa présence

À la veille du consistoire extraordinaire convoqué par le pape Léon XIV les 7 et 8 janvier 2026, la question liturgique revient au premier plan de la réflexion ecclésiale. Officiellement, l’un des points à l’ordre du jour porte sur la réflexion historique, théologique et pastorale sur la liturgie pour conserver la saine tradition et ouvrir néanmoins la voie au progrès légitime. Une formulation prudente, mais lourde d’enjeux, tant la liturgie demeure aujourd’hui l’un des lieux majeurs de tension et de polarisation au sein de l’Église.Dans ce contexte, l’héritage de Benoît XVI s’impose naturellement comme un point de référence incontournable. Trois ans après sa mort, sa pensée liturgique ne cesse de s’affirmer comme une grille de lecture structurante, non par nostalgie, mais par sa cohérence théologique et sa profondeur spirituelle.

Dans un entretien récent accordé à La Bussola, Monseigneur Nicola Bux, ancien consulteur de la Congrégation pour le Culte divin sous le pontificat ratzingerien, rappelle avec force que la proposition de Benoît XVI n’a jamais été celle d’une contre-révolution liturgique.

La célèbre expression de « réforme de la réforme » ne visait pas à annuler la réforme postconciliaire, mais à la purifier de ses dérives, en la recentrant sur son essence, la liturgie comme acte qui exprime le primat absolu de Dieu.

Pour Benoît XVI, le cœur de la crise liturgique ne réside pas d’abord dans les rubriques ou les langues employées, mais dans une perte du sens du sacré. Lorsque la liturgie est perçue comme une production humaine, soumise à la créativité, à l’improvisation ou aux logiques communautaires, elle cesse d’être le lieu où l’Église se reçoit d’un Autre. À l’inverse, là où la liturgie est vécue comme accueil du mystère, elle devient source de foi, de vocations et d’unité ecclésiale.C’est dans cette perspective qu’il faut relire Summorum Pontificum. Benoît XVI n’entendait pas seulement régler la question juridique de l’ancien missel romain. Il voulait poser une question plus radicale, qu’est-ce que la liturgie, et quelle est sa place dans la vie de l’Église. En reconnaissant que ce qui avait été sacré pour les générations précédentes ne pouvait soudain devenir nuisible ou interdit, il affirmait une vision organique de la tradition, faite de croissance et non de rupture.

Monseigneur Bux souligne d’ailleurs un fait souvent passé sous silence, là où la forme extraordinaire du rite romain est célébrée avec sérieux, elle engendre non seulement des vocations, mais elle contribue aussi à élever la manière de célébrer la forme ordinaire. De fait, une dynamique silencieuse est déjà à l’œuvre, des prêtres, même soumis à des restrictions, redécouvrent par le Vetus Ordo le sens de la révérence, de l’ordre et de l’orientation vers Dieu, qu’ils réintroduisent ensuite dans la liturgie ordinaire.

La vision ratzingerienne s’oppose frontalement à la logique des révolutions liturgiques successives. Joseph Ratzinger, acteur du mouvement liturgique d’avant le concile, avait très tôt mis en garde contre la rhétorique de l’impatience, qui absolutise le changement et discrédite systématiquement ce qui est reçu. Pour lui, le véritable renouveau passe par une restauration patiente, intérieure, fondée sur la conversion des cœurs.C’est ici que la question du consistoire prend toute sa portée. Si la réflexion annoncée se limite à des ajustements techniques ou à des compromis disciplinaires, elle manquera l’essentiel.

En revanche, si elle s’inscrit dans la ligne tracée par Benoît XVI, elle devra affronter la question décisive, la liturgie est-elle d’abord l’expression de la communauté, ou le lieu où l’Église se tient sous le regard de Dieu ?

Par « expression de la communauté », on entend une conception selon laquelle la liturgie est d’abord perçue comme le reflet de l’assemblée qui célèbre. Elle devient alors le lieu où la communauté se manifeste à elle-même, exprime sa sensibilité, ses attentes, sa créativité, parfois même ses revendications. Le critère implicite n’est plus prioritairement la conformité au rite reçu, mais l’adaptation au groupe présent, à sa culture et à son ressenti.

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La participation est alors comprise essentiellement comme activité visible, animation, prise de parole ou innovation, au risque de réduire la liturgie à un événement construit par les hommes.

En opposition , Se tenir sous le regard de Dieu signifie d’abord reconnaître que, dans la liturgie, Dieu est réellement présent, agissant et souverain, et qu’Il n’est pas un simple destinataire lointain de paroles humaines.

La liturgie n’est pas une parole que l’Église adresse à Dieu depuis elle-même, mais un acte dans lequel Dieu prend l’initiative et auquel l’Église répond. Elle se déploie devant Lui, consciemment exposée à Sa présence.Concrètement, cela implique que la célébration n’est pas orientée vers l’assemblée comme vers son centre ultime. Le regard décisif n’est pas celui des fidèles les uns sur les autres, ni celui du célébrant sur la communauté, mais celui de Dieu sur son peuple.

La liturgie est donc vécue comme un acte accompli coram Deo, devant Dieu, dans une conscience aiguë que chaque geste, chaque parole, chaque silence s’inscrit sous ce regard divin.Cette attitude engage la posture intérieure autant que la forme extérieure. Elle appelle le sens du sacré, le silence, la retenue, l’obéissance au rite reçu, non comme des contraintes formelles, mais comme l’expression visible d’une humilité fondamentale. Celui qui célèbre, prêtre ou fidèle, ne se met pas en scène et ne cherche pas à produire un effet ; il se tient devant Dieu pour accomplir ce que l’Église lui confie.

Ainsi comprise, la question posée à la veille du consistoire des 7 et 8 janvier 2026 retrouve toute sa portée : va-t-on réellement vers une « réforme de la réforme » liturgique, non par des décisions spectaculaires, mais par un recentrement durable sur le sacré et le primat de Dieu. Benoît XVI lui-même se méfiait des changements brusques, y compris lorsqu’ils prétendent restaurer la tradition. Mais l’enjeu est ailleurs. Si le débat est recentré sur la nature même de la liturgie, sur son caractère sacré et sur le primat de Dieu, alors la « réforme de la réforme » avancera, non comme un programme idéologique, mais comme un processus spirituel déjà en cours.À la veille de ce consistoire, la question n’est donc pas de savoir si l’Église reviendra en arrière, mais si elle acceptera d’aller plus en profondeur. Car, comme le rappelait Benoît XVI, il n’y a pas de véritable réforme liturgique sans conversion, et il n’y a pas de conversion durable sans redécouverte du mystère de Dieu au cœur de la liturgie.

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