Les déclarations de Monseigneur Wilfred Chikpa Anagbe, évêque de Makurdi, s’inscrivent dans une série d’alertes répétées émanant du centre du Nigeria, et plus particulièrement de la Middle Belt, région à majorité chrétienne devenue l’un des épicentres des violences religieuses en Afrique. L’entretien accordé au quotidien catholique italien Avvenire, publié le 19 janvier 2026, s’inscrit dans la continuité de ce plaidoyer que le prélat porte depuis plusieurs années devant la communauté internationale, en en précisant la gravité et l’ampleur.Déjà, dans une interview accordée à l’agence italienne Servizio Informazione Religiosa (SIR) à l’été 2025, le prélat dénonçait ce qu’il qualifiait de « génocide silencieux », regrettant l’indifférence persistante des capitales européennes. « Trop de dirigeants veulent être politiquement corrects et gardent le silence. Si nous ignorons cette crise, nous assisterons à un autre génocide », avertissait-il alors, en appelant explicitement l’Europe à sortir de sa torpeur.
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Dans l’entretien publié par Avvenire, Monseigneur Anagbe reprend les mêmes éléments de fond, avec une constance qui donne à son témoignage une portée particulière. « Je n’ai pas peur de l’appeler un génocide des chrétiens », affirme-t-il, évoquant « des milliers de chrétiens tués » et « des dizaines de milliers chassés des campagnes ». Le diocèse de Makurdi, qu’il dirige depuis 2015, a perdu 21 paroisses rurales devenues inaccessibles après des attaques armées, suivies, selon lui, de l’installation de populations venues remplacer les paysans chrétiens déplacés.
L’évêque décrit une violence méthodique. « Les terroristes fulanis traquent les paysans maison par maison, incendient les villages et chassent les populations des campagnes », explique-t-il, récusant les analyses qui réduisent ces massacres à des conflits climatiques ou à de simples affrontements entre éleveurs et agriculteurs. « Dans quel pays tue-t-on à cause des changements climatiques ? », interroge-t-il, soulignant l’absence de restitution des terres aux communautés déplacées.
Le prélat situe un tournant majeur en 2018, après plusieurs massacres dans l’État de Benue, notamment l’attaque du village de Mbalom, au cours de funérailles, où seize personnes furent assassinées, dont deux prêtres. Depuis lors, la spirale de la violence ne s’est pas interrompue. Selon Amnesty International, environ 2 600 personnes, majoritairement des femmes et des enfants, ont été tuées dans le Benue entre janvier 2023 et février 2024. L’année 2025 a marqué une nouvelle aggravation, culminant avec le massacre de Yelwata, dans la nuit du 13 au 14 juin, où plus de 200 personnes auraient été brûlées vives. « Ils ont été aspergés d’essence et incendiés, arrachés à la vie comme des animaux. C’est cela, un génocide », déclarait alors Monseigneur Anagbe.
L’évêque replace ces événements dans un cadre national, marqué par l’action de plusieurs groupes armés, dont Boko Haram. « Tous ont le même agenda, qui prévoit enlèvements, viols et assassinats de chrétiens », affirme-t-il, parlant d’« un djihad enveloppé de nombreux noms », selon l’expression qu’il avait déjà utilisée devant le Parlement européen en octobre 2022.Les conséquences humaines sont considérables. Les camps de déplacés, ouverts dès 2001 dans le diocèse de Makurdi, sont aujourd’hui saturés. « La situation est intolérable », confie l’évêque, évoquant la malnutrition, les maladies, l’absence de travail et l’effondrement du tissu social.
Il alerte sur « la prostitution, y compris celle des mineurs », et sur des situations extrêmes dans lesquelles « des familles ont vendu un enfant pour nourrir les autres ». Le diocèse tente d’apporter une aide matérielle et spirituelle, tout en appelant à un soutien international, notamment pour l’accompagnement psychologique des victimes de traumatismes.
Les données recueillies par l’ONG Open Doors viennent étayer ce constat. En 2024, plus de 3 100 chrétiens ont été tués au Nigeria et plus de 2 000 enlevés. À l’échelle mondiale, sur les 4 476 chrétiens tués pour leur foi entre octobre 2023 et septembre 2024, plus des deux tiers l’ont été dans ce seul pays.Face à ce drame, Monseigneur Anagbe affirme avoir trouvé un réconfort dans les prises de parole répétées du pape Léon XIV, qui a évoqué à plusieurs reprises la situation des chrétiens d’Afrique. « Ses paroles m’ont réconforté. Je sais que nous ne sommes pas seuls », confiait-il en 2025, tout en ajoutant : « Il est temps que le monde se lève. » . L’évéque appelle le monde à regarder en face la réalité des persécutions contre les chrétiens du Nigeria, et ne plus laisser ce drame se dérouler dans l’indifférence.


