À l’issue de quatre journées d’audience à Privas, le père Bernard livre une analyse sévère du déroulement du procès concernant la Famille Missionnaire de Notre-Dame. Dans cette intervention exclusive pour Tribune Chrétienne , il met en cause non seulement le climat général des débats, mais surtout la manière dont les témoignages favorables à la communauté auraient été, systématiquement minimisés, relégués à la marge, voire ignorés.
Le prêtre décrit un déséquilibre manifeste dans le traitement des prises de parole, estimant que l’accusation a bénéficié d’une écoute attentive, tandis que les éléments allant à l’encontre du récit dominant n’auraient pas reçu le même poids ni la même considération. Il évoque un sentiment d’injustice partagé par plusieurs observateurs présents à l’audience, face à ce qu’il perçoit comme une difficulté structurelle à faire entendre des voix discordantes.
Au-delà du cas précis de la Famille Missionnaire de Notre-Dame, le père Bernard élargit sa réflexion aux enjeux plus vastes que soulève ce procès :
Tribune Chrétienne – Père Bernard, après ces quatre journées d’audience à Privas, quel regard portez-vous sur le déroulement du procès et sur la manière dont les témoignages favorables à la Famille Missionnaire de Notre-Dame ont été, selon vous, ignorés ou marginalisés ?
Père Bernard – Après deux années d’enquête exclusivement à charge, ces quatre jours nous ont au moins permis de nous exprimer : un évêque, des parents, des médecins, des membres de la communauté ont pu témoigner qu’il n’y a pas d’emprise ni de dérives sectaires dans la Famille Missionnaire.
Du côté de l’accusation, beaucoup de contradictions ont été mises à jour dans les auditions et les témoignages. Un des témoins importants des parties civiles, une « experte », « psychologue et victimologue », a été convaincue de faux témoignage durant le procès, devant tout le monde.
Si le procureur n’a rien voulu voir ni entendre, nous espérons que tout cela contribuera cependant à faire triompher la vérité.
Tribune Chrétienne – Le procureur a requis des peines que le communiqué qualifie d’« aberrantes ». Y voyez-vous une incompréhension profonde de la vie religieuse, ou plus largement une hostilité idéologique à l’égard des communautés fidèles à la Tradition de l’Église et à sa vie religieuse ?
Père Bernard – Il y a eu beaucoup de contradictions dans les réquisitions du procureur : on nous explique que les membres seraient isolés, puis on nous reproche qu’ilsne seraient jamais seuls. On concède que seul un très petit nombre d’entre eux serait sous emprise, puis on affirme que l’emprise serait « systémique ». On reconnaît que les religieux qui ont été entendus comme témoins sont vraiment libres et matures, mais on pose la question : « Mais quid dans vingt ans ? »… C’est invraisemblable !
Oui, il y a là une hostilité manifeste à ce qu’est la vie religieuse. Des expressions qui nous ont été reprochées par le procureur font partie du patrimoine de la tradition religieuse et ont été employées par saint Benoît et saint Ignace eux-mêmes. Lorsque la vie religieuse refuse de se diluer dans l’esprit du monde, elle dérange.
Tribune Chrétienne -Les avocats ont rappelé que les Constitutions de la Famille Missionnaire sont reconnues par le Saint-Siège et promulguées par l’évêque de Viviers. Que vous inspire le fait que la justice civile semble aujourd’hui s’ériger en juge de règles de vie religieuse approuvées par l’Église ?
Père Bernard – Les Constitutions de la Famille Missionnaire ont en effet été non seulement reconnues mais louées par le Saint-Siège et l’Evêque de Viviers qui les a approuvées par décret. Qu’aujourd’hui une juridiction civile s’arroge le pouvoir de dire si les membres d’une congrégation vivent effectivement selon leurs Constitutions est extrêmement préoccupant. Un assistant apostolique avait été nommé par Rome à cet effet. Il avait demandé quelques « ajustements », qui ont été réalisés, et il a reconnu que nous avions fait ce qu’il nous avait demandé.
De quel droit aujourd’hui un tribunal pénal peut-il venir s’immiscer dans ces questions qui devraient être vérifiées par l’Église, et qui de fait l’ont été ? Il est inquiétant que des médias chrétiens (comme le journal La Croix), ou des membres de la hiérarchie ne voient pas ce danger…
Mais la justice civile, en ce procès, a beau jeu : Madame le procureur l’a redit plusieurs fois : c’est la cellule « dérives sectaires » de la CEF qui a fait le signalement qui a permis au procureur de Privas d’ouvrir une enquête judiciaire confiée à la PJ de Nanterre. Oui, cela a été confirmé par l’évêque qui s’est servi de la cellule « dérives sectaires » de la CEF pour « me livrer » au tribunal pénal. J’ai donné mon pardon à cet évêque au cours du procès et j’ai demandé aux capitulants du Chapitre qui m’ont élu pour trois ans de lui pardonner. Nous avons ensemble prié pour cela en présence de Monseigneur Lagleize qui était alors notre Assistant apostolique. Ce pardon donné a vraiment libéré nos cœurs.
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Tribune Chrétienne -Plusieurs observateurs parlent d’une atteinte grave à la liberté religieuse. Craignez-vous que ce procès ne fasse jurisprudence et n’ouvre la voie à une remise en cause généralisée des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance dans la vie consacrée ?
Père Bernard – Il ne faut pas oublier l’histoire. C’est la première République qui a interdit les vœux religieux en 1790.Les Congrégations ont été interdites en 1880 et les religieux ont été expulsés par les armes de leurs monastères. Sans compter les spoliations en 1905 par l’État des biens temporels de l’Église financés au long des siècles par ses fidèles. Cette prétention de l’État de s’ingérer dans la vie religieuse n’est pas nouvelle et, comme l’a rappelé un de nos avocats, la liberté est à défendre chaque jour car elle n’est jamais acquise.
Ce qui est reproché aujourd’hui à la Famille Missionnaire de Notre Dame le sera demain à beaucoup de communautés qui vivent une vie religieuse classique et traditionnelle. L’un des « experts » intervenu au procès contre nous, et curieusement recommandé par des évêques de France, avait été rencontré il y a quelques années par un de nos Frères lors d’une intervention dans le diocèse.
À la question : « Que faites-vous du vœu d’obéissance ? », il avait répondu : « C’est un point que je n’ai pas élucidé. » Ainsi, il s’agit bien au fond d’une mise en cause des vœux eux-mêmes pourtant constitutifs de la vie religieuse. Il est nécessaire de veiller à la liberté des personnes, et ce procès a montré que c’était le cas dans la Famille Missionnaire. Mais il faut aussi rappeler que la vie consacrée est une suite du Christ qui nous appelle à la radicalité : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21). Jean-Paul II parlait de la vie consacrée comme d’« un choix qui s’exprime dans le radicalisme du don de soi par amour du Seigneur Jésus » (Vita consecrata, nº 3). C’est sans aucun doute contraire à l’esprit du monde, mais c’est ce que Jésus demande.
Tribune Chrétienne -Vous évoquez une « immixtion dangereuse » de la justice laïque dans la vie de l’Église. Selon vous, que révèle cette affaire de l’état réel de la liberté de l’Église en France aujourd’hui ?
Père Bernard – Cette affaire pose la question de la liberté de l’Église aujourd’hui. Saint Anselme disait : « Dieu n’aime rien tant que la liberté de son Église. » Lorsque des crimes et des délits sont commis, il est évidemment normal que ceux-ci soient jugés aussi devant des juridictions civiles. Mais ce n’est pas à un tribunal pénal d’apprécier, comme c’est le cas ici, si les religieux d’une congrégation vivent fidèlement leurs Constitutions. En 1790, l’État a supprimé les Vœux religieux au nom de la liberté individuelle. Des membres de l’Église se sont soumis, d’autres ont eu le courage de résister. Il n’est pas exclu que nous nous approchions d’une telle alternative…
Tribune Chrétienne -Enfin, à l’approche du jugement du 24 mars 2026, quel message souhaitez-vous adresser aux fidèles catholiques, aux familles, et aux autres communautés religieuses qui suivent cette affaire avec inquiétude mais aussi avec espérance ?
Père Bernard –Nous sommes surpris et profondément touchés par l’ampleur du soutien que nous recevons. Jésus a dit à ses apôtres : « Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16, 33). Les oppositions font partie des Béatitudes et du chemin de tout chrétien qui, malgré sa faiblesse, ne veut pas « perdre sa saveur ». Ainsi, la meilleure réponse à apporter à ces attaques est de vivre avec fidélité notre vie chrétienne et religieuse dans l’union à Dieu, la prière et le service de l’Église que nous aimons tant.
Nous devons tous, tout en menant avec détermination les combats qui se présentent, garder dans nos cœurs ce que répète sans cesse le pape Léon XIV, à la suite de Jésus : « La paix soit avec vous ! » Mère Marie-Augusta avait cette conviction inspirée par le Cœur de Jésus : « l’apostolat de l’Amour est irrésistible ! » Notre Fondateur, quant à lui, nous a toujours appelés à la fidélité à Jésus, à son Évangile, à son Église, en nous redisant sans cesse : patience, persévérance et confiance ! Je voudrais vous remercier tous du fond du cœur et vous demander de vivre en vérité le nouveau commandement de l’amour donné par Jésus à ses apôtres après avoir institué le Sacrement de l’Eucharistie « Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés. » Jésus, enfin, nous demande d’être parfaits comme notre Père est parfait (cf. Mt 5, 43-48). Jésus est le premier témoin de cet amour parfait : il a pardonné à ceux qui l’ont condamné à mort. Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que ce pardon héroïque de Jésus ! Aimons comme Jésus !
Propos recueillis par Philippe Marie


