Suite aux accusations d’agressions sexuelles visant l’abbé Pierre, la Conférence des évêques de France (CEF) a pris la décision d’ouvrir l’accès aux archives de l’Eglise, bien avant l’échéance de 75 ans après sa mort en 2007 normalement prévue.
Les archives mises à disposition révèlent que, dès la fin des années 1950, des membres de la hiérarchie épiscopale étaient conscients du comportement « problématique » de l’abbé Pierre, décrit par certains comme un « grand malade mental ». Ces documents, qui se trouvent au siège des archives de l’Église catholique à Issy-les-Moulineaux, contiennent 216 pièces, allant de courriers dactylographiés à des lettres manuscrites.
« Misères morales » et « faits répréhensibles »
Cependant, il est important de noter que la nature exacte des actes reprochés reste floue dans ces archives. Les termes employés, tels que « accidents », « misères morales » et « faits répréhensibles », laissent planer le doute sur la gravité des comportements en question. S’agit-il de liaisons consenties, mais contraires à la doctrine de l’Église, ou d’agressions sexuelles, comme l’affirment une vingtaine de femmes, dont certaines étaient mineures à l’époque des faits ?
Un document daté du 13 novembre 1964 évoque l’abbé Pierre comme un homme ayant perdu « tout contrôle de soi », notamment après le succès de ses ouvrages. Il est également mentionné que « de jeunes filles en ont été marquées pour la vie ». Les directeurs successifs du secrétariat de l’épiscopat, tels que Mgr Jean-Marie Villot et Mgr Julien Gouet, ainsi que plusieurs évêques, dont Mgr André-Jacques Fougerat, ont été impliqués dans cette affaire. Mgr Villot, dans une lettre au cardinal Pierre Gerlier en janvier 1958, exprimait déjà ses craintes quant à la possibilité que ces informations soient un jour révélées au grand public.
La crainte du scandale était omniprésente, exacerbée par la notoriété de l’abbé Pierre, héros de la résistance et figure emblématique de l’aide aux sans-logis. En mars 1958, l’Assemblée des cardinaux et archevêques voyait d’un mauvais oeil l’attention médiatique dont il bénéficiait.
Un homme « échappant au contrôle de la hiérarchie »
Au sein d’Emmaüs, l’association fondée par l’abbé Pierre, des tensions étaient palpables. Un administrateur, Pierre Join-Lambert, a fait part de ses inquiétudes concernant la présence de l’abbé lors d’une rencontre avec le général de Gaulle, craignant des chantages à venir.
Le dossier met également en lumière un homme dont les actions échappaient au contrôle de la hiérarchie, et qui a été interné dans une clinique psychiatrique en 1957. Les réflexions du secrétaire général adjoint de l’épiscopat sur l’avenir de l’abbé Pierre, qu’il envisageait soit dans un « asile », soit dans un « ministère de dévouement silencieux », témoignent d’une tentative de gérer une situation délicate.
L’abbé Pierre a fini par reprendre ses activités en 1958, malgré les réserves internes. Le pape François a récemment déclaré que le Vatican était au courant des accusations visant l’abbé Pierre depuis au moins 2007. A quel point ? L’examen des archives devrait permettre de le saisir et alimenter encore un petit peu plus ce « procès post-mortem » retentissant visant le prêtre décédé il y a dix-sept ans.