Avec ses voûtes culminant à près de 48,50 mètres, la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais possède le chœur gothique le plus haut du monde. Commencée au XIIIe siècle, cette œuvre monumentale demeure l’un des témoignages les plus extraordinaires de l’architecture chrétienne médiévale. C’est dans ce sanctuaire que le diocèse vient de décider d’installer un nouveau mobilier liturgique, confié à l’orfèvre Goudji, d’origine géorgienne, aujourd’hui âgé de 85 ans.

Présenté en octobre 2026 par Monseigneur Jacques Benoît-Gonnin et le père Mathieu Devred, le projet comprend notamment un autel fixe, un ambon, une cathèdre et une croix suspendue. La consécration du nouvel autel est annoncée pour le 2 mai 2027. Le budget global atteint 500 000 euros. Selon les montants rendus publics, 230 000 euros concernent les travaux d’aménagement du chœur, notamment le dallage et les emmarchements, tandis que 270 000 euros sont consacrés à la réalisation artistique confiée à Goudji.
Ce renouvellement s’inscrit également dans un programme artistique plus vaste, à l’occasion des 800 ans de la cathédrale. Deux tapisseries monumentales de sept mètres de hauteur, consacrées au thème de l’Apocalypse de saint Jean, ont été commandées par l’État à l’artiste français Stéphane Couturier. Actuellement en cours de fabrication à la manufacture nationale de Beauvais, elles doivent prendre place à l’entrée du chœur vers 2030. Une seconde intervention contemporaine qui modifiera sensiblement l’environnement visuel du sanctuaire.

De la Géorgie soviétique aux cathédrales françaises
Derrière le nom de Goudji se cache un parcours singulier. Né le 6 août 1941 à Bordjomi, en Géorgie, alors intégrée à l’Union soviétique, Guy Georges Amachoukeli étudie les beaux-arts à Tbilissi entre 1958 et 1962, avant de poursuivre son activité artistique à Moscou. Membre de l’Union des artistes soviétiques dès l’âge de 23 ans, il refuse de consacrer son talent aux sculptures idéologiques exigées par le régime communiste. Il préfère les arts décoratifs et rêve de travailler les métaux précieux, une activité étroitement contrôlée par les autorités soviétiques.
En 1969, il épouse Katherine Barsacq, une Française travaillant à l’ambassade de France à Moscou. Commencent alors plusieurs années de démarches pour obtenir l’autorisation de quitter l’URSS. Après cinq années d’attente et une intervention attribuée au président Georges Pompidou, il parvient finalement à rejoindre la France en 1974. Dans un entretien accordé au média géorgien Tabula, il résumera cette libération par une formule : « Je suis né à Paris à l’âge de trente-trois ans. » Naturalisé français en 1978, il développe une œuvre singulière, mêlant traditions byzantines, influences orientales et art chrétien occidental. Ses créations prennent place dans plusieurs églises françaises , notamment à Chartres, à Lourdes et à Notre-Dame de Paris. Il réalise des objets liturgiques, des reliquaires et des œuvres d’orfèvrerie où l’or, l’argent, les pierres et les formes symboliques occupent une place essentielle. Son travail lui vaut notamment d’être distingué par l’ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand.

Un artiste qui critique lui-même le minimalisme
C’est probablement l’aspect le plus surprenant de cette commande. Car Goudji n’a jamais dissimulé sa méfiance envers certaines formes d’art contemporain. Dans son entretien avec la revue russe Iskousstvo ( publié en 2016), consacré au chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, il critique les artistes qui utilisent le minimalisme ou le postmodernisme pour dissimuler une maîtrise insuffisante du métier. Il regrette également que certains créateurs interviennent dans les églises sans connaître véritablement l’Évangile ni comprendre la fonction des objets liturgiques.
L’orfèvre affirme au contraire vouloir étudier chaque sanctuaire avant d’y introduire ses créations, afin de respecter son architecture et son histoire. Or, les premières maquettes présentées à Beauvais montrent un mobilier aux formes géométriques particulièrement épurées. L’autel, notamment, présente une composition verticale dont les lignes sont censées rappeler l’élancement des piliers gothiques.
Le résultat laisse perplexe. Face à la finesse et à la prodigieuse élévation du chœur médiéval, cette sobriété presque abstraite paraît bien éloignée du langage architectural des bâtisseurs du XIIIe siècle.
Il faudra naturellement attendre l’installation définitive pour apprécier les proportions, les matériaux et les effets de lumière. Mais le prestige de l’artiste ne dispense pas d’un examen critique de ses propositions. La France possède encore des ateliers remarquables, héritiers d’un savoir-faire séculaire. Le choix de Goudji est parfaitement légitime, mais il aurait été intéressant de connaître les autres propositions éventuellement étudiées par le diocèse, ainsi que les critères ayant conduit à retenir celle-ci.
La cathédrale de Beauvais a traversé près de huit siècles d’histoire. Ses bâtisseurs ont cherché, par la pierre et la lumière, à exprimer la grandeur de Dieu. Le nouveau mobilier devrait servir cette même vocation
Deux tapisseries réalisées par intelligence artificielle
Précisons qu’à ce nouveau mobilier liturgique s’ajouteront, vers 2030, deux tapisseries monumentales de sept mètres de hauteur, consacrées à l’Apocalypse de saint Jean. Il s’agit d’une commande publique distincte, confiée par l’État à l’artiste français Stéphane Couturier, dont le coût n’a pas été rendu public. Leur esthétique contemporaine, élaborée notamment à l’aide de l’intelligence artificielle, a déjà suscité de vives critiques. Le 29 avril 2025, à l’Assemblée nationale, la députée Claire Marais-Beuil dénonçait un choix qui, selon elle, ne respectait pas le chef-d’œuvre gothique : « On n’a respecté ni ce chef-d’œuvre gothique ni son histoire en faisant ce choix » (29 avril 2025, lors d’une séance de questions orales à l’Assemblée nationale).
De son coté, le gouvernement a défendu une sélection effectuée parmi 72 candidatures, sur la base d’un cahier des charges validé notamment par l’évêché. Si le thème de l’Apocalypse appartient pleinement à la tradition chrétienne, son interprétation plastique et son insertion dans une telle cathédrale restent discutées. Deux commandes différentes, donc, mais une même interrogation : quelle place donner à la création contemporaine dans l’une des plus admirables cathédrales gothiques de France ?


