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« Faire tomber le pape François » : les échanges troublants entre Steve Bannon et Jeffrey Epstein

de gauche à droite : Steve Bannon, Jeffrey Epstein et le Pape François - DR
de gauche à droite : Steve Bannon, Jeffrey Epstein et le Pape François - DR
Des messages exhumés des dossiers judiciaires américains révèlent qu’un proche de Donald Trump évoquait, avec Jeffrey Epstein, une offensive contre le chef de l’Église catholique. Un épisode explosif, au croisement de la politique, des scandales sexuels et des tensions idéologiques avec le Vatican

De nouveaux éléments issus des documents publiés par le ministère américain de la Justice mettent en lumière des échanges entre Steve Bannon et Jeffrey Epstein, dans lesquels l’ancien conseiller de Donald Trump affirme vouloir « faire tomber » le pape François.Ces révélations, rapportées par la presse américaine et d’abord signalées par la lettre d’information Letters from Leo, s’inscrivent dans un contexte de fortes tensions entre le pontificat de François et une partie du mouvement conservateur américain regroupé autour du slogan « Make America Great Again » ( Rendre l’Amérique de nouveau grande ).

En juin 2019, Steve Bannon écrit à Jeffrey Epstein :
« Nous allons faire tomber François. Les Clinton, Xi, François, l’Union européenne, allez mon frère. » La formule est directe. Elle place le pape dans une liste d’adversaires politiques aux côtés de la famille Clinton, du président chinois Xi Jinping et de l’Union européenne.Cet échange intervient quelques jours avant l’arrestation d’Epstein à New York pour trafic sexuel de mineures. Il avait déjà été condamné en 2008 en Floride pour des infractions sexuelles impliquant des adolescentes, condamnation largement jugée clémente à l’époque.Epstein ne répond pas directement à cette déclaration visant le pape. Il détourne la conversation vers une question sans lien avec le sujet. Il n’en demeure pas moins que le chef de l’Église catholique apparaît, dans ces messages, comme une cible politique à neutraliser.

Dans les échanges, Steve Bannon fait référence à l’ouvrage du journaliste français Frédéric Martel, Dans le placard du Vatican (titre original : In the Closet of the Vatican). Ce livre, très controversé, soutient notamment qu’une large proportion du clergé au Vatican serait homosexuelle, avançant un chiffre de plus de 80 pour cent. Dans un autre message daté d’avril 2019, Epstein s’envoie à lui-même une mention du livre, avant d’adresser à Bannon un article intitulé : « Le pape François ou Steve Bannon ? Les catholiques doivent choisir. » Réponse de Bannon : « Le choix est facile. »

Ces éléments montrent que le livre de Frédéric Martel était perçu comme un instrument possible de fragilisation du pontificat, dans un moment où l’Église était déjà ébranlée par les scandales d’abus sexuels.

L’intérêt de Steve Bannon pour Rome ne date pas de ces échanges. Dès 2014, alors qu’il dirigeait le média conservateur Breitbart News, il ouvre un bureau à Rome. Il projette également de créer, près de la capitale italienne, une école de formation politico-culturelle destinée à former des cadres engagés dans la défense d’une vision « judéo-chrétienne » de la civilisation occidentale.Ce projet sera bloqué en 2021 par le gouvernement italien. Rome et le Vatican apparaissaient ainsi comme un champ stratégique dans la bataille culturelle menée par Bannon en Europe.

Plus largement, Steve Bannon s’inscrit dans une vision d’affrontement civilisationnel. Il a régulièrement dénoncé ce qu’il considère comme le « mondialisme », opposé à une conception enracinée des nations et des identités. Dans cette grille de lecture, le pape François, par son insistance sur l’accueil des migrants, la critique des murs et le dialogue multilatéral, pouvait être perçu comme un obstacle idéologique majeur. Entre 2018 et 2019, le Vatican est soumis à une forte pression médiatique en raison des scandales d’abus sexuels. L’affaire de l’ancien cardinal Theodore McCarrick, les révélations successives aux États-Unis, au Chili, en Allemagne et ailleurs, ainsi que le sommet convoqué à Rome sur la protection des mineurs en février 2019, placent l’Église sous un feu nourri de critiques.

Parallèlement, le pape François multiplie les prises de position en faveur des migrants et critique les politiques fondées sur le repli national. En 2016, il déclarait : « Une personne qui pense seulement à construire des murs, où qu’ils soient, et non à construire des ponts, n’est pas chrétienne. »Cette phrase, largement interprétée comme une critique de Donald Trump, a marqué un point de rupture symbolique avec une partie du camp conservateur américain.Dans ce climat, évoquer la possibilité de « faire tomber » le pape prend une portée politique considérable. Il ne s’agit plus seulement d’un désaccord doctrinal, mais d’une confrontation idéologique et culturelle plus large, où le Vatican est perçu comme un acteur diplomatique et moral influent sur la scène internationale.

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La présence de Jeffrey Epstein dans ces échanges confère à l’affaire une gravité supplémentaire. Au moment des messages, il est déjà un délinquant sexuel condamné, et son arrestation fédérale est imminente.

Epstein disposait d’un vaste réseau de relations dans les milieux politiques, financiers et académiques. Les documents publiés par la justice américaine montrent l’étendue de ses contacts, ce qui renforce l’idée qu’il évoluait dans des cercles d’influence de haut niveau.Que des discussions visant le chef de l’Église catholique aient eu lieu avec un homme impliqué dans des crimes sexuels soulève de lourdes interrogations. Ces révélations interviennent alors que l’Église traversait une crise profonde liée aux abus commis par certains membres du clergé. Toute tentative d’instrumentaliser cette crise à des fins de déstabilisation institutionnelle, en lien avec un individu condamné pour des faits de cette nature, revêt une dimension particulièrement troublante.

Au-delà des considérations politiques, l’affaire pose une question de fond : qu’est-ce que « faire tomber » un pape signifie concrètement ?

Dans l’Église catholique, le pontife romain n’est pas un dirigeant politique soumis à un jeu partisan classique. Son autorité relève d’une mission spirituelle et canonique propre. La critique d’un pape est possible, y compris dans l’histoire de l’Église. Mais la volonté explicite de provoquer sa chute s’inscrit dans un registre radicalement différent, touchant à l’unité et à la stabilité institutionnelle. Ces échanges montrent qu’au moins dans certains milieux, le pontificat était analysé comme un enjeu stratégique comparable à celui d’un chef d’État.

Ces documents confirment que, dans certains cercles politiques américains, le pape n’était pas perçu uniquement comme un guide spirituel, mais comme un acteur influent sur le terrain géopolitique et culturel.Aujourd’hui, sous le pontificat de Pope Leo XIV, les relations entre le Saint-Siège et Washington demeurent observées avec attention. Les tensions passées éclairent les fragilités possibles lorsque des divergences idéologiques se transforment en stratégies d’affrontement.Reste à déterminer si les propos de Steve Bannon relevaient d’une simple rhétorique provocatrice ou d’une stratégie concertée d’influence. Les documents disponibles ne permettent pas de trancher définitivement. Mais ils attestent d’un climat où la figure du pape pouvait être intégrée à une liste d’adversaires politiques à combattre, au même titre que des puissances et des institutions internationales.

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