Par le Père Edouard Divry*

Suite à la récente installation de Sarah Mullally dans une Église anglicane aux abois, ainsi qu’à certaines prises de parole de « théologiennes » relayées dans certains médias qui se revendiquent catholiques, nous avons souhaité consulter une référence reconnue en théologie. Nous publions ici l’analyse du Père Édouard Divry, afin d’éclairer ce débat à la lumière de la doctrine de l’Église.
« D’abord, affirmer que l’Église n’aurait pas « achevé la réhabilitation des femmes » suppose qu’elle aurait, dans son essence, dévié de l’intention du Christ. C’est une présomption de type protestant. Une telle hypothèse se heurte frontalement à la constitution divine de l’Église. Comme l’enseigne le concile Vatican II, l’Église est « en même temps sainte et toujours à purifier » (Lumen Gentium, 8) [en ses membres], mais elle demeure dans sa structure fondamentale fidèle à ce qu’elle a reçu du Christ. On ne peut donc pas opposer un Christ supposé « non hiérarchique » à l’Église historique sans introduire une rupture herméneutique que Benoît XVI qualifiait de « discontinuité et de rupture » (22 déc. 2005).
Sur la question de la hiérarchie, l’argument selon lequel le Christ n’aurait pas institué de distinction structurée entre les membres du peuple de Dieu ne résiste pas à l’analyse scripturaire. Le Seigneur choisit les Douze (Mc 3,13-19), leur confie une mission spécifique (Mt 10,1-8), et institue Pierre dans une fonction singulière (Mt 16,18). Saint Thomas d’Aquin rappelle que l’ordre sacramentel appartient à la constitution même de l’Église, comme participation au sacerdoce du Christ (Summa Theologiae, IIIa, q. 63, a. 3 : « tout le rite de la religion chrétienne découle du sacerdoce du Christ »). Il ne s’agit pas d’une domination sociologique, mais d’un ordre sacramentel orienté vers le service.
L’affirmation d’une « hiérarchisation indue des humains » confond ainsi deux plans distincts : l’égalité ontologique de tous les baptisés, affirmée avec force par saint Paul, « […] il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28), et « la pluriformité légitime » (Synode 1985) des fonctions au sein du Corps du Christ.
Concernant la lecture des figures féminines de l’Écriture, il est exact que leur richesse mérite d’être redécouverte. Mais il est inexact de suggérer que la Tradition les aurait systématiquement réduites. L’exégèse patristique, loin d’être appauvrissante, est d’une grande profondeur symbolique. Saint Ambroise, saint Augustin ou encore Grégoire le Grand ont développé des lectures spirituelles d’une grande finesse, sans jamais nier la dignité ni la mission des femmes dans l’histoire du salut. L’interprétation de sainte Marie, Mère de Dieu, comme simple figure de soumission est également un contresens théologique.
On ne se trouve pas en régime islamique. Le Christ ne veut pas d’une esclave pour épouse… « Dieu n’aime rien tant sur terre que la liberté de son Église (Nihil magis diligit Deus in hoc mundo, quam libertatem Ecclesiae suae) » (Anselme, Epistolæ, lib. IV, 5, in PL 159, 206 C : lettre adressée au roi Baudouin de Jérusalem vers 1102).
Le « fiat » de l’Annonciation a toujours été compris, notamment chez saint Irénée de Lyon, comme un acte de liberté décisif, engageant toute l’humanité dans l’économie du salut. Saint Jean-Paul II, dans l’encyclique Redemptoris Mater (25 mars 1987), souligne que Marie « précède » l’Église dans l’ordre de la foi, ce qui manifeste une primauté spirituelle qui ne relève d’aucune logique de domination. Saint Thomas d’Aquin, docteur commun de l’Église, enseigne que Marie répond à l’ange au nom de toute la nature humaine (ST, IIIa, q. 30, a. 1) ce qui est repris pas le Catéchisme de l’Église Catholique lui-même(CEC, n°511), donc au nom de tous les hommes et de toutes les femmes, des diacres, des prêtres et des évêques.
Il y a dans certaines revendications féministes une perte d’universalité si flagrante !
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Quant à Marie-Madeleine, son rôle éminent comme premier témoin de la Résurrection est pleinement reconnu par la Tradition. Saint Thomas d’Aquin, à la suite des Pères de l’Église, la désigne lui-même comme apostola apostolorum, apôtre des apôtres (Super Iohann., cap. 20, lect. 3). Mais cette reconnaissance ne saurait être interprétée comme une équivalence avec le ministère apostolique institué. Comme le rappelle la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dans Inter insigniores (1976), la mission de témoignage ne se confond pas avec le sacerdoce ministériel : « Le sacerdoce ne fait pas partie des droits de la personne, mais relève de l’économie du mystère du Christ et de l’Église. La charge sacerdotale ne peut devenir le terme d’une promotion sociale ; aucun progrès purement humain de la société ou de la personne ne peut par lui-même y donner accès : cela est d’un autre ordre. »
L’argument selon lequel le Christ aurait « ouvert toutes les charges » aux femmes repose sur une lecture anachronique du texte évangélique. Le mandat « Va […] et dis-leur » (Jn 20, 17) confié à Marie-Madeleine relève du témoignage pascal, non de l’institution sacramentelle.
Enfin, la question du « patriarcat » doit être abordée avec prudence. Appliquer des catégories sociopolitiques contemporaines à la structure de l’Église risque d’en altérer la compréhension. Joseph Ratzinger rappelait que l’Église ne se comprend pas à partir de modèles sociologiques, mais à partir du mystère du Christ et de son Épouse. « Une chose est claire : l’Église ne doit pas être conçue à partir de son organisation, c’est l’organisation qui doit être comprise à partir de l’Église » (La foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris, Mame, 1985, p. 250). La différence des vocations n’est pas une inégalité, mais une expression de la richesse du Corps ecclésial.
L’Église reconnaît pleinement la dignité et la mission des femmes. Elle les honore dans la sainteté, dans la théologie, dans la vie consacrée et dans de nombreux services. Mais cette reconnaissance ne passe pas nécessairement par une assimilation des fonctions, au risque de méconnaître la nature sacramentelle de l’Église.
Une religieuse cistercienne déclarait récemment contre un prétendu appel au Sacerdoce ministériel féminin qui pourrait lui être offert sur l’exemple des communautés ecclésiales désunies (anglicanes, luthériennes) : « mon corps me rappelle tous les jours qu’il est fait pour nourrir et donner la vie, je n’ai pas besoin d’intermédiaire pour entrer en sacrifice ». Le sacrifice de cette femme par les vœux religieux, obéissance, chasteté, pauvreté, l’unit directement à la Croix du Christ. Le prêtre, masculin sur le modèle du Christ, lui doit offrir sacramentellement le Corps de celui-ci comme un « aliment d’immortalité » (Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphés.) au peuple qu’il nourrit : il doit passer, comme entité masculine, par une médiation christique.
Ainsi, la véritable fidélité à l’Évangile ne consiste pas à projeter sur lui les catégories du temps présent, mais à accueillir, dans toute sa profondeur, le mystère de la communion ecclésiale, où l’égalité des baptisés s’unit à la diversité des vocations, dans l’unité du Christ. C’est au niveau surtout symbolique qu’il faut vivre cette différence entre hommes et femmes : Jésus est l’unique époux attendu (Ap 22,17), de sorte que « toute célébration dans l’Église est célébration de noces. Et ceux qui fréquentent l’Église, s’ils le font en vérité, ils sont l’épouse » (Augustin, In Epist. Jo. II, 2).«
*Fr. Edouard Divry o. p.
Le frère Édouard Divry est dominicain de la Province de Toulouse. Auteur de La morale bouge encore (Téqui 2025).
Maître en philosophie et docteur en théologie, il est l’auteur d’une thèse dogmatique, La Lumière du Christ transfiguré chez les saints (Université de Fribourg, 2000), et d’une thèse d’habilitation en théologie fondamentale, Aux fondements de la liberté religieuse, Confrontation avec les religions monothéistes (Faculté de théologie de Lugano – Université suisse italienne, 2003).De (2011-21) il a été représentant de l’Église catholique dans le dialogue judéo-chrétien pour le diocèse de Toulouse. Il enseigne en divers centres théologiques et est représentant de l’Église catholique dans le dialogue judéo-chrétien pour le diocèse de Toulouse. Egalement servant à l’Officialité de Toulouse.



