C’est donc le retour des discussions ce lundi 16 février 2026 à l’Assemblée nationale pour le texte de la proposition de loi sur l’aide à mourir, avant un vote qui doit avoir lieu le 24 février prochain. Sous des termes soigneusement choisis, le législateur s’apprête à entériner un bouleversement majeur, celui d’une mort administrée, encadrée, organisée par la loi.L’expression se veut rassurante. « Aide à mourir ». Elle suggère l’accompagnement, la sollicitude, l’humanité. Pourtant, derrière cette formulation se joue une rupture profonde. Ce qui est présenté comme un progrès pourrait bien devenir une injustice supplémentaire, jusque dans l’instant ultime de l’existence : ce qui s’installerait c’est le droit de tuer, d’euthanasier comme on euthanasie un animal malade, mais l’homme même malade n’est pas un animal !
On répète que la dignité de l’homme commanderait de lui laisser le choix de sa fin. Mais la dignité de l’homme n’est pas ce qui correspond à l’idée qu’il s’en fait. Car dans ce cas l’homme s’impose en maître de sa propre morale et en définit les règles. Il devient l’instance suprême du bien et du mal, de ce qui mérite d’être vécu ou interrompu.
La seule dignité de l’homme n’apparaît que sous le regard de son Créateur, qui a lui-même défini les règles imposées à l’homme pour qu’il conserve sa dignité. Le Décalogue en fait partie. Cette loi naturelle n’est pas une contrainte arbitraire, elle est une protection. Elle rappelle l’interdit fondamental de donner la mort à l’innocent et affirme que la vie humaine n’est pas disponible à la volonté individuelle ou collective.Toute autre tentative de déroger à cette loi est une arrogance parfaite, habillée sous les atours d’une compassion truquée devenue simple transaction. Transaction entre la souffrance et la solution létale, entre la solitude et l’injection, entre la fragilité et l’élimination. Ce qui se présente comme un geste d’humanité risque de devenir un acte de gestion.
Car la mort ne sera plus la même pour tous. Les uns auront accès à des soins palliatifs de qualité, entourés, accompagnés, soutenus. Les autres, plus isolés, plus pauvres, plus vulnérables, se verront proposer plus facilement l’aide à mourir. Dans une société marquée par la performance, combien de personnes âgées, malades ou handicapées finiront par intérioriser l’idée qu’elles sont de trop. On parle de liberté. Mais quelle liberté demeure lorsque la pression sociale, la peur de la dépendance ou le sentiment d’être inutile orientent la décision. Une liberté autorisée par la loi peut vite devenir une norme implicite. Ce qui est permis finit par être suggéré.
En transformant le médecin en acteur possible de la mort, on altère la nature même du soin. Soigner ne consiste plus seulement à guérir ou à soulager, mais à mettre fin. L’interdit fondateur s’effrite. La mort cesse d’être un terme naturel pour devenir une option.
Une société plus juste ne propose pas la mort comme réponse à la détresse. Elle renforce les soins palliatifs, elle soutient les familles, elle combat l’isolement. Elle répond à la fragilité par la présence, non par l’acte létal.
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Certains objecteront que refuser l’aide à mourir reviendrait à se défausser de la responsabilité d’acter un « droit » à choisir la mort plutôt que la déchéance de la maladie. Ils affirmeront que, face à la souffrance physique ou psychologique, celle-ci devrait avoir autorité. Ils invoqueront l’indignité de certaines fins de vie hospitalières, marquées par l’acharnement thérapeutique, et soutiendront que la mort est encore trop souvent vécue par les soignants comme un échec. Il faut répondre clairement :
La souffrance appelle une réponse, mais elle ne peut devenir une autorité morale. Si elle devient le critère ultime, alors elle devient juge de la valeur d’une vie. Or une vie humaine ne perd pas sa dignité parce qu’elle souffre, parce qu’elle dépend, parce qu’elle décline. Faire de la souffrance la norme suprême revient à accepter qu’il existe des existences dont la poursuite ne serait plus souhaitable.Quant à l’acharnement thérapeutique, il est nécessaire de distinguer. Refuser l’obstination déraisonnable n’est pas donner la mort. Accepter qu’un traitement disproportionné soit interrompu, lorsque son efficacité est illusoire ou son poids excessif, relève d’une juste prudence médicale. Mais provoquer intentionnellement la mort est d’un autre ordre. Confondre les deux entretient une ambiguïté dangereuse.
Si certaines fins de vie sont indignes, la réponse ne peut être l’injection létale. Elle doit être un investissement massif dans les soins palliatifs, une meilleure formation des soignants, une culture médicale qui reconnaît que la mort n’est pas toujours un échec mais qu’elle ne doit jamais être administrée comme une solution.Anticiper cette objection oblige à revenir au cœur du débat : la question n’est pas de nier la souffrance, elle est de savoir si la société doit y répondre par la suppression de celui qui souffre. C’est là que se situe la ligne de fracture.
L’injustice jusqu’à la mort, voilà le risque. Une mort administrée pour certains, subie pour d’autres, entourée pour les uns, accélérée pour les plus faibles. Ce ne sera plus la même mort pour tous.
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Alors les évêques de France ont choisi de ne pas se taire.À quelques jours du vote solennel, ils ont sonné l’alarme face à ce qu’ils qualifient de rupture anthropologique majeure. Le texte, rejeté par le Sénat, revient devant les députés dans un climat lourd d’enjeux. Les évêques rappellent avec gravité que la compassion ne peut jamais devenir un droit de donner la mort. Leur formule est claire et sans ambiguïté : « On ne prend pas soin de la vie en donnant la mort ».
Ils soulignent plusieurs points d’inquiétude concrets, l’absence de clause d’établissement qui protégerait les structures de santé refusant de pratiquer un acte létal, l’instauration d’un délit d’entrave susceptible de peser sur les soignants, et l’affaiblissement parallèle de la politique en faveur des soins palliatifs. La suppression de la création de maisons dédiées aux soins palliatifs apparaît comme un signal préoccupant. Au lieu d’investir massivement dans l’accompagnement, la société s’orienterait vers une solution irréversible.Face à cette situation, les évêques appellent à une journée de prière et de jeûne le 20 février, premier vendredi de Carême. Ce choix n’est pas anodin. Alors que les chrétiens s’engagent vers Pâques, ils rappellent que leur foi proclame la victoire de la vie sur la mort. Leur démarche est spirituelle, mais elle est aussi publique. Elle vise à mobiliser les consciences au-delà des seuls pratiquants. La compassion véritable ne supprime pas celui qui souffre, elle s’engage à ses côtés. Dans le débat sur la fin de vie, c’est bien la conception même de l’homme et de la société qui se joue.


