L’absence du pape Léon XIV à Tibhirine, lors de son voyage en Algérie, interroge profondément. Présentée comme une visité de » fraternité » entre les peuples , cette visite semble en réalité marquée par une forme de « complaisance diplomatique« . D’autant que Léon XIV connaît déjà le pays, où il s’est rendu à deux reprises lorsqu’il était supérieur général des Augustins
À la lumière des propos du cardinal Jean-Paul Vesco, se dessine une ligne préoccupante où l’amitié proclamée paraît s’accommoder du silence sur la vérité, au risque d’une forme de » trahison » de la mémoire des moines de Tibhirine. En effet, en affirmant ( interview Zénith media du 10 avril 2026 ) que l’Église en Algérie ne fait pas mémoire “des assassinats à proprement dit”, mais seulement du “témoignage de vie et de fraternité”, le cardinal Jean-Paul Vesco opère une distinction lourde de conséquences. Dans la tradition chrétienne, le martyre n’est pas dissociable de la mort violente qui le consacre. La vie des moines et leur mort forment un tout. Les séparer revient à affaiblir la portée de leur témoignage.

Christian de Chergé , Luc Dochier ,Christophe Lebreton, Michel Fleury ,Bruno Lemarchand ,Célestin Ringeard et Paul Favre-Miville n’ont pas seulement vécu une fraternité exemplaire, ils ont été assassinés dans la nuite du 26 au 27 mars 1996 dans des circonstances qui demeurent, aujourd’hui encore, entourées de zones d’ombre. Évacuer cette réalité, c’est transformer une histoire incarnée en récit acceptable.
De son coté, le cardinal Vesco insiste sur la nécessité de “lancer des ponts entre le monde musulman et le monde chrétien”. L’intention est louable. Mais une amitié véritable ne peut se construire sur des silences.
L’amitié chrétienne exige la vérité. Elle ne contourne pas les sujets difficiles, elle les affronte avec charité et courage. Or, dans le cas de Tibhirine, la vérité reste partiellement inaccessible, en raison notamment des blocages persistants dans la recherche des responsabilités. En acceptant de “tourner la page” sans que toute la lumière soit faite, on installe une relation fondée sur des zones d’ombre. Une telle amitié est fragile, car elle repose sur ce qui n’est pas dit. Lorsque le cardinal affirme que les moines “ne sont pas morts tués par les musulmans”, il brouille la lecture des événements. Il est juste de rappeler que la guerre civile algérienne a fait de nombreuses victimes musulmanes, y compris des imams. Mais cette réalité ne doit pas conduire à diluer la spécificité du martyre des moines ni à éluder la question des responsabilités. L’enquête du juge Marc Trévidic a montré combien la vérité restait incomplète. Le manque de coopération de certaines autorités a empêché d’aboutir à une clarification totale. Dans ce contexte, adopter un discours qui évite toute mise en cause explicite revient à entretenir le flou.
L’absence du pape à Tibhirine s’inscrit dans cette logique. Elle apparaît comme le prolongement d’une volonté de ne pas “gêner”, de ne pas raviver des questions sensibles pour le pouvoir algérien. Mais cette prudence peut être perçue comme une forme de complaisance.
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Car le silence, en l’espèce, n’est pas neutre. Il contribue à maintenir intactes les zones d’ombre. L’Église ne peut donner le sentiment qu’elle accepte de taire certaines vérités pour préserver un équilibre diplomatique. Ce serait renoncer à sa mission de témoignage.
Au fil des propos du cardinal Vesco, une impression s’impose : celle d’une amitié qui semble davantage portée par l’Église que réellement partagée. L’Église multiplie les gestes d’ouverture, accepte la discrétion, évite les sujets sensibles, insiste sur la fraternité. Mais du côté des autorités algériennes, la réciprocité apparaît limitée, absence de coopération complète sur des dossiers essentiels, encadrement strict de la liberté religieuse, maintien de zones d’ombre sur des événements majeurs. Peut-on encore parler d’amitié lorsque les efforts ne sont pas partagés ? Une amitié véritable suppose une réciprocité, une volonté commune d’avancer dans la vérité. À défaut, elle risque de devenir une relation déséquilibrée, où l’un consent et l’autre se tait.
Cette situation apparaît d’autant plus problématique qu’elle semble s’éloigner de l’enseignement constant de Jean-Paul II sur le dialogue interreligieux. Le pape polonais, notamment lors de la rencontre d’Assise en 1986, a posé les bases d’un dialogue exigeant, fondé sur le respect mais aussi sur la vérité. Jamais il n’a défendu une fraternité construite sur l’effacement des réalités ou sur l’évitement des sujets sensibles.
Dans son encyclique Veritatis Splendor (1993), il rappelait que la vérité constitue le fondement de toute relation authentique. Dans Redemptoris Missio (1990), il soulignait que le dialogue interreligieux ne peut se substituer au témoignage de la vérité, mais doit s’y inscrire pleinement. Autrement dit, le dialogue ne consiste pas à taire ce qui dérange, mais à le porter avec charité. Il ne s’agit pas de construire une paix apparente, mais une relation enracinée dans la vérité.
Il y a enfin une contradiction difficile à ignorer. Le cardinal Vesco invoque sans cesse l’exemple des moines et leur message d’amitié. Pourtant, il justifie une ligne qui consiste à éviter précisément ce que leur histoire comporte de plus exigeant. L’absence du pape à Tibhirine devient ainsi le symbole d’une orientation, celle d’une mémoire partielle, d’une vérité mise entre parenthèses. Mais peut-on vraiment honorer des martyrs en acceptant de taire ce qui, dans leur mort, appelle encore justice et lumière ?


