Dans un entretien publié le 6 avril 2026 par le JDD, Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, et Jean-Michel Blanquer confrontent leurs analyses sur l’état de la civilisation française. Un échange révélateur de deux lectures du pays : l’une qui assume l’enracinement religieux et structurant de la France, l’autre inscrite dans une vision strictement laïque de son histoire et de son avenir. Il y a des rappels qui dérangent parce qu’ils sont évidents. « L’histoire et la culture de la France sont évidemment inséparables du christianisme, cela au moins depuis le baptême de Clovis », affirme Mgr Matthieu Rougé. En une phrase, l’évêque remet au centre ce que le débat contemporain tend à marginaliser : le caractère structurant du christianisme dans la formation de la nation française.
Car c’est bien là que se situe le point de tension de cet entretien. Jean-Michel Blanquer propose une lecture de la civilisation française organisée autour de l’État, des institutions et des équilibres historiques, dans une logique pleinement laïque. Le christianisme y est évoqué, mais comme un héritage parmi d’autres. Monseigneur Rougé, lui, parle d’un enracinement autrement plus profond. Lorsqu’il souligne « la place ténue » qui lui est accordée, il rappelle qu’il a été « décisif dans la constitution et le développement de l’unité nationale ». Autrement dit, non pas un élément périphérique, mais un socle. Cette différence de perspective se prolonge dans l’analyse de la crise actuelle. Là où l’analyse politique insiste sur les déséquilibres institutionnels, sociaux ou territoriaux, l’évêque pose une question plus directe : « la crise que nous vivons n’est-elle pas plus profonde ? » Et il en donne une lecture claire : « Pour résoudre la crise démographique, il ne suffit pas de donner des moyens de vivre ; il faut aussi des raisons de vivre. »
Derrière cette formule, une idée s’impose : une civilisation ne se maintient pas seulement par ses structures, mais par ce qu’elle transmet, par le sens qu’elle donne à l’existence.
Lire aussi
C’est ici que les limites d’une approche strictement laïque apparaissent. En reléguant le fait religieux à l’arrière-plan, elle tend à affaiblir la compréhension même de ce qui a façonné durablement le pays. Or, comme le rappelle Monseigneur Rougé, la France s’est construite dans un cadre chrétien qui a marqué en profondeur ses institutions, ses équilibres sociaux et sa conception du bien commun. L’évêque insiste d’ailleurs sur cette réalité souvent sous-estimée : « la France est plus chrétienne qu’elle ne le sait ». Il évoque l’héritage concret des siècles passés, celui des congrégations, des œuvres caritatives, de l’organisation de la solidarité. Là encore, il ne s’agit pas d’un discours identitaire, mais d’un constat historique et social. Sur la question nationale, sa position est claire. « Pour un catholique, l’appartenance à une patrie terrestre est seconde », rappelle-t-il, tout en soulignant qu’elle demeure pleinement légitime dans une religion de l’incarnation. Cette articulation permet d’éviter les dérives, tout en assumant l’enracinement. La nation n’est ni absolue, ni secondaire au point d’être négligée.
Enfin, Monseigneur Rougé propose une lecture nuancée de la situation actuelle. Il reconnaît la sécularisation, mais refuse d’en faire un récit de disparition. « L’Église reste une réalité vivante et significative en France aujourd’hui », affirme-t-il, évoquant « un nombre inattendu de conversions et d’adultes catéchumènes » ,cette année à Pâques ( plus de 21 4000 baptêmes) . Des faits qui viennent contredire l’idée d’un effacement total du christianisme, que certains espèrent de pied ferme.
Cet entretien met donc en lumière une question de fond : Peut-on penser la France uniquement à partir de catégories politiques et laïques,ou faut-il reconnaître que son enracinement religieux demeure un élément structurant de son identité ? un enracinement véritable héritage spirituel et moral à conserver bien au-delà de simples valeurs d’humanisme dont certains parlent pour en atténuer la puissance fondatrice. À travers ses propos, Monseigneur Matthieu Rougé apporte une réponse nette. Et il rappelle, sans détour, que l’avenir d’une civilisation se joue aussi dans la fidélité à ce qui l’a fondée.


