Par le frère Bruno Samson
Cournols : une petite commune auvergnate de 230 habitants en moyenne montagne, sur les contreforts du massif du Sancy. Son altitude va de 520 à 875 mètres, en bordure des gorges sauvages de la Monne. Un paysage très ouvert de prairies vallonnées, bordées d’alignements de frênes. Dans toute cette région, l’habitat est très groupé : les conditions de vie étaient rudes – et elles le restent encore dans une certaine mesure. Un bourg central qui se serre autour de son église ; de petits villages de quelques maisons éparpillés dans la campagne, s’abritant des vents parfois glacials de nord-est dans les reliefs du terrain.

Outre son bourg, Cournols a ainsi deux villages : Chabanne à l’ouest, et Randol à l’est. L’activité principale est agricole : une dizaine de fermes se partagent le territoire. On y élève des moutons, surtout le « Rava », une race rustique locale, et les vaches, en général des Montbéliardes. Cournols est en limite de la zone d’appellation du Saint-Nectaire, et plusieurs agriculteurs produisent ce fromage fameux au goût de montagne.
Après la seconde guerre mondiale, beaucoup de ces villages se vidaient peu à peu de leurs habitants. C’était le cas de Randol, qui n’était pas même desservi par une route. Malgré l’arrivée de l’eau courante en 1965, il n’y restait plus que six habitants, alors qu’au xixème siècle il en avait compté jusqu’à quatre-vingt.
Mais la Providence avait ses vues sur ce petit hameau prédestiné. Déjà au xème siècle, Étienne, seigneur de Randol – il avait là son castrum et sa maison forte, d’où il protégeait tout le secteur – était parti en pèlerinage « au Bois du Seigneur », c’est-à-dire vers les reliques de la Passion à Jérusalem. Au xivème siècle, Cournols dépendait de la Commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, située à Olloix, de l’autre côté des gorges. Bien plus tard, au xixème siècle, il y avait eu à Randol « Grand-mère Marie », femme pleine de foi et de sagesse chrétienne ; à sa mort, le bon curé de Cournols avait dit : « Vous aviez une sainte parmi vous ». Et les « Randols », comme on les appelait, avaient le pressentiment que quelque chose de grand se préparait, en ce lieu où certains disaient que « le Ciel touchait la terre ».

De fait, en 1966, Dom Roy, Père Abbé de Fontgombault, invité par Monseigneur de La Chanonie, évêque de Clermont, à fonder un monastère dans son diocèse, découvre le site sauvage des gorges de la Monne. Il est aussitôt conquis : « Voilà un site tel que l’aurait choisi saint Bernard », dit-il. Dès lors, les choses avancent rapidement. Les premiers bâtiments édifiés, la vie monastique commence en 1971. Il était temps pour l’avenir de Randol : le dernier conseiller municipal de Randol s’éteint en 1973 ; la dernière habitante en 1980. À cette date, une grande partie des maisons tombe en ruines.
Lire aussi
Mais dès le début, la commune et la municipalité de Cournols font bon accueil au monastère naissant. Présent avec tout son Conseil lors de la pose de la première pierre, le 31 mai 1969, Joseph Astier, maire de Cournols durant plusieurs décennies, avait prononcé une allocution dans laquelle il donnait le ton des futures relations avec les moines :
« Les liens cordiaux ouverts au moment de l’ébauche de ces travaux ne cesseront de grandir dans un climat de franchise et de loyauté qui permettront au monastère de Randol et à la Commune de Cournols de vivre dans un climat de confiance réciproque. »
Cette confiance n’a pas cessé depuis. Après la mort du dernier conseiller issu de Randol, c’est tout naturellement que le maire demande aux moines que l’un d’entre eux prenne la suite.
Le Père Georges Réthoré est alors élu en 1977, premier moine conseiller municipal de Cournols. Il gardera cette fonction durant quatre mandats. Il avait acquis une telle connaissance de l’histoire et des habitants de la commune que c’est vers lui qu’on se tournait pour demander, par exemple, tel détail de la généalogie d’une famille ! En 2001, notre Père Abbé me demanda de lui succéder comme candidat au conseil municipal. C’est ainsi que j’ai à mon tour assuré quatre mandats de conseiller, et que j’en entame un cinquième…

Mais pourquoi des moines, retirés des affaires du monde, vivant dans la solitude derrière la clôture de leur monastère, consacrés à la louange de Dieu dans la célébration solennelle de la sainte liturgie, vont-ils donc se mêler des affaires de leur commune ?
Question bien légitime, surtout si l’on constate que c’est un cas assez fréquent dans notre France.
Saint Benoît a voulu que ses moines se consacrent à Dieu au moyen de trois vœux : stabilité, conversion des mœurs et obéissance. Avec la conversion des mœurs qui recouvre la pauvreté et la chasteté, on trouve les trois vœux de religion traditionnels. Mais la particularité du Bénédictin, c’est ce vœu de stabilité. De quoi s’agit-il au juste ? Au vième siècle, saint Benoît a voulu réagir contre une plaie qui commençait à gangrener la vie monastique : l’instabilité, ou comme on disait alors la « gyrovagie » : le moine qui ne cessait de changer de lieu au gré de son caprice. « Pierre qui roule n’amasse pas mousse », dit la sagesse populaire. Pour réaliser sa vocation à la sainteté, le moine a besoin d’être stable dans une communauté guidée une Règle et un Abbé. En principe, le moine bénédictin va mourir dans le monastère où il est entré.
Par conséquent, qui dit stabilité dit enracinement. Contrairement à ce qu’il en est dans d’autres Ordres religieux, il n’est pas possible d’établir canoniquement un monastère bénédictin si les moines ne sont pas propriétaires de leur demeure. Et cet enracinement a pour conséquence l’appartenance à un pays. La petite communauté monastique entre dans la communauté plus grande d’une commune ; elle en devient partie prenante, partage son histoire, s’associe à ses joies et à ses peines. Si les moines ont une ferme, un domaine qu’ils exploitent, un magasin, une hôtellerie, ils entrent dans l’activité économique de la commune. En outre, à Randol, les moines se sont retrouvés sans l’avoir vraiment cherché propriétaires des maisons du petit village ; leur restauration permet l’accueil de familles venant se ressourcer auprès de la communauté. Et les habitants de Cournols ont été heureux de voir ce petit village reprendre vie après avoir failli disparaître.

Dès lors, le moine conseiller municipal a toute sa place parmi les élus de la commune. certes, il lui faut parfois jongler entre l’horaire des Offices monastiques et l’horaire des réunions, entre les activités au sein de la commune et celles de la Règle de saint Benoît. Mais l’obéissance monastique est là pour tout ordonner, et à la mairie on sait que le moine a des obligations qui lui sont propres.
Il ne peut être question de mener une « double vie », d’être d’un côté moine et de l’autre conseiller. Il faut trouver l’harmonie entre deux vocations qui doivent devenir complémentaires. La vie de prière et de silence doit profiter à l’activité extérieure, le partage de la vie « de tous les jours » d’une petite commune doit enrichir la charité et la prière de celui qui y est appelé. Si la symbiose est réalisée, tous ceux qui entourent le moine conseiller pourront en profiter. Souhaitons que cela soit facteur de paix véritable, en notre monde tellement troublé par l’oubli de Dieu.
Frère Bruno Samson, m.b.


