L’homélie articule le récit évangélique des Mages avec une réflexion plus large sur la condition spirituelle de l’Église et du monde contemporain, en insistant sur les dynamiques de recherche, de résistance et de discernement qui accompagnent toute manifestation de Dieu.Le pape Léon XIV part du contraste biblique entre la joie des Mages et le trouble d’Hérode et de Jérusalem. Ce contraste, fréquent dans l’Écriture, accompagne toute irruption de Dieu dans l’histoire. L’Épiphanie marque un commencement qui modifie les équilibres existants. En citant le Qohélet, « Rien de nouveau sous le soleil », le pape évoque une attitude de résignation que la révélation vient précisément contester. La venue de Dieu ouvre une perspective nouvelle qui engage le présent et l’avenir, et met fin à une forme de tranquillité fondée sur l’immobilisme.
Le trouble de Jérusalem occupe une place significative dans l’homélie. Ville marquée par de nombreux commencements dans l’histoire du salut, elle apparaît ici incapable d’accueillir la nouveauté annoncée.
Ceux qui connaissent les Écritures semblent avoir perdu la capacité de se poser des questions et de nourrir une attente. À l’inverse, des hommes venus de loin, animés par une recherche sincère, sont perçus comme une menace. Le pape établit un parallèle explicite avec la situation de l’Église, invitée à examiner sa propre disposition face aux attentes spirituelles de son temps.La fermeture de la Porte Sainte devient alors un point d’observation ecclésial. Des millions de pèlerins ont franchi le seuil des églises durant l’année jubilaire. Le pape interroge ce qu’ils ont trouvé, l’attention reçue, la qualité de l’accueil et de l’écoute. Il affirme que les Mages ne relèvent pas seulement du passé biblique, mais qu’ils existent encore aujourd’hui sous la forme de personnes prêtes à entreprendre un chemin, dans un monde instable, pour chercher un sens.
La référence à l’homo viator inscrit cette réflexion dans une anthropologie chrétienne classique, où l’existence humaine est comprise comme un chemin. L’Évangile engage l’Église non à craindre ce mouvement, mais à le reconnaître et à l’orienter vers Dieu.
Le pape souligne que Dieu ne se laisse pas maîtriser ni posséder, à la différence des idoles façonnées par l’homme. Il se manifeste comme vivant, et se donne à rencontrer dans la fragilité de l’Enfant de Bethléem. Dans cette perspective, les lieux saints ne sont pas décrits comme de simples espaces patrimoniaux, mais comme des lieux appelés à témoigner d’une vie en cours. La question posée est directe : y a-t-il de la vie dans l’Église, et y a-t-il de la place pour ce qui naît ?La figure d’Hérode est relue comme une attitude permanente. Il cherche à préserver son pouvoir et à contrôler ce qui lui échappe, allant jusqu’à tenter de détourner à son profit la quête des Mages. La peur apparaît ici comme un moteur de manipulation et de mensonge. À l’inverse, la joie de l’Évangile est présentée comme une force qui libère, rend prudent sans immobiliser, et ouvre des chemins nouveaux, parfois inattendus.
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La question des Mages, « Où est celui qui vient de naître ? », devient alors un critère ecclésial. Ceux qui franchissent la porte de l’Église doivent pouvoir percevoir qu’une naissance est en cours, qu’une communauté issue de l’espérance s’y rassemble, qu’une histoire vivante s’y déploie. Le Jubilé est relu comme un rappel que le recommencement est possible, et même qu’il ne fait que commencer, dans la mesure où Dieu demeure à l’œuvre parmi les hommes.La dernière partie de l’homélie se concentre sur un point théologique central, celui de la gratuité. En citant Gaudium et spes, le pape rappelle que le discernement des signes des temps s’apprend dans la manière même dont Jésus rencontre les personnes, en respectant le secret des cœurs que Dieu seul sait lire. Cette capacité ne relève ni de la technique ni du marché. Elle ne peut être produite ni vendue. Le pape met en garde contre une logique économique qui tend à transformer toute expérience humaine en produit, y compris la recherche spirituelle, le désir de recommencer et même le pèlerinage.
L’Enfant adoré par les Mages est présenté comme un bien sans mesure, qui échappe à toute appropriation. Il se laisse trouver non dans les lieux du pouvoir, mais dans des réalités humbles. Les chemins de Dieu ne se laissent ni bloquer ni dominer par les puissants. La joie des Mages naît précisément lorsqu’ils quittent le palais et le temple pour suivre l’étoile vers Bethléem.En conclusion, le pape appelle à une fidélité qui ne fige pas. Si les églises ne sont pas réduites à des monuments et si les communautés demeurent des lieux d’accueil et de vie, l’Église peut continuer à se tenir dans une attitude d’attente active. Marie, Étoile du matin, est évoquée comme figure de cette marche, orientée non vers une transformation imposée par la puissance, mais vers une humanité renouvelée par l’Incarnation.
SOLENNITÉ DE L’EPIPHANIE DU SEIGNEUR –
FERMETURE DE LA PORTE SAINTE ET MESSE
HOMÉLIE DU PAPE LÉON XIV
Basilique Saint-Pierre
Mardi 6 janvier 2026
« Chers frères et sœurs,
l’Évangile (cf. Mt 2, 1-12) nous a décrit la grande joie des Mages lorsqu’ils ont revu l’étoile (cf. v. 10), mais aussi le trouble ressenti par Hérode et tout Jérusalem en présence de leur recherche (cf. v. 3). Chaque fois qu’il s’agit des manifestations de Dieu, l’Écriture Sainte ne cache pas ce genre de contrastes : joie et trouble, résistance et obéissance, peur et désir. Nous célébrons aujourd’hui l’Épiphanie du Seigneur, conscients que rien ne reste comme avant en sa présence. C’est le début de l’espérance. Dieu se révèle et rien ne peut rester immobile. Une certaine tranquillité prend fin, celle qui fait répéter aux mélancoliques : « Rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1, 9). Quelque chose dont dépendent le présent et l’avenir commence, comme l’annonce le Prophète : « Debout, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1).
Il est surprenant que ce soit troublée Jérusalem, ville témoin de tant de nouveaux départs. En son sein, ceux-là mêmes qui étudient les Écritures et pensent avoir toutes les réponses semblent avoir perdu la capacité de se poser des questions et de cultiver des désirs. Au contraire, la ville est effrayée par ceux qui viennent de loin, animés par l’espérance, au point de percevoir une menace dans ce qui devrait au contraire lui procurer beaucoup de joie. Cette réaction nous interpelle également, en tant qu’Église.
La Porte Sainte de cette Basilique, qui est la dernière à être refermée aujourd’hui, a vu le passage d’innombrables hommes et femmes, pèlerins d’espérance, en route vers la Cité aux portes toujours ouvertes, la nouvelle Jérusalem (cf. Ap 21, 25). Qui sont-ils et qu’est-ce qui les a animés ? À la fin de l’année jubilaire, la recherche spirituelle de nos contemporains, bien plus riche que nous ne pouvons peut-être le comprendre, nous interpelle avec une gravité particulière. Des millions d’entre eux ont franchi le seuil de l’Église. Qu’ont-ils trouvé ? Quels cœurs, quelle attention, quelle correspondance ? Oui, les Mages existent encore. Ce sont des personnes qui acceptent le défi de risquer chacun son propre voyage, et qui, dans un monde tourmenté comme le nôtre, repoussant et dangereux à bien des égards, ressentent le besoin d’aller, de chercher.
Homo viator, disaient les anciens. Nous sommes des vies en chemin. L’Évangile engage l’Église à ne pas craindre ce dynamisme, mais à bien le saisir et à l’orienter vers Dieu qui l’inspire. C’est un Dieu qui peut nous troubler, car il ne reste pas immobile entre nos mains comme les idoles d’argent et d’or : il est au contraire vivant et vivifiant, comme cet Enfant que Marie a trouvé dans ses bras et que les Mages ont adoré. Les lieux saints tels que les cathédrales, les basiliques, les sanctuaires, devenus des destinations de pèlerinage jubilaire, doivent diffuser le parfum de la vie, l’impression indélébile qu’un autre monde a commencé.
Demandons-nous : y a-t-il de la vie dans notre Église ? Y a-t-il de la place pour ce qui naît ? Aimons-nous et annonçons-nous un Dieu qui remet en route ?
Dans le récit, Hérode craint pour son trône, il s’agite pour ce qui échappe à son contrôle. Il tente de profiter du désir des Mages et cherche à détourner leur quête à son avantage. Il est prêt à mentir, il est prêt à tout ; la peur, en effet, aveugle. La joie de l’Évangile, en revanche, libère : elle rend prudent, certes, mais aussi audacieux, attentif et créatif ; elle suggère des voies différentes de celles déjà empruntées.
Les Mages apportent à Jérusalem une question simple et essentielle : « Où est celui qui vient de naître ? » (Mt 2, 2). Combien il est important que ceux qui franchissent la porte de l’Église sentent que le Messie vient de naître, qu’une communauté née de l’espérance s’y rassemble, qu’une histoire de vie s’y déroule ! Le Jubilé est venu nous rappeler qu’il est possible de recommencer, et même que nous en sommes qu’au début, que le Seigneur veut grandir parmi nous, qu’il veut être Dieu-avec-nous. Oui, Dieu remet en question l’ordre existant : il a des rêves qu’il inspire encore aujourd’hui à ses prophètes ; il est déterminé à nous racheter des servitudes anciennes et nouvelles ; il implique des jeunes et des personnes âgées, des pauvres et des riches, des hommes et des femmes, des saints et des pécheurs dans ses œuvres de miséricorde, dans les merveilles de sa justice. Il ne fait pas de bruit, mais son Royaume germe déjà partout dans le monde.
Combien d’épiphanies nous sont données ou sont sur le point de nous être données ! Mais elles doivent être soustraites aux intentions d’Hérode, aux peurs toujours prêtes à se transformer en agressivité. « Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent, le royaume des Cieux subit la violence, et des violents cherchent à s’en emparer » (Mt 11,12). Cette expression mystérieuse de Jésus, rapportée dans l’Évangile de Matthieu, ne peut pas ne pas nous faire penser aux nombreux conflits par lesquels les hommes peuvent résister et même agresser la Nouveauté que Dieu réserve à tous. Aimer la paix, rechercher la paix, c’est protéger ce qui est saint et, précisément pour cette raison, en train de naître : petit, délicat, fragile comme un enfant. Autour de nous, une économie faussée tente de tirer profit de tout. Nous le voyons : le marché transforme en affaires même la soif humaine de chercher, de voyager, de recommencer. Demandons-nous : le Jubilé nous a-t-il appris à fuir ce type d’efficacité qui réduit toute chose à un produit, et l’être humain à un consommateur ? Après cette Année, serons-nous davantage capables de reconnaître dans le visiteur un pèlerin, dans l’inconnu un chercheur, dans celui qui est loin un proche, dans celui qui est différent un compagnon de route ?
La manière dont Jésus a rencontré chacun et s’est laissé approcher par tous nous enseigne à estimer le secret des cœurs que Lui seul sait lire. Avec lui, nous apprenons à saisir les signes des temps (cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, 4). Personne ne peut nous vendre cela. L’Enfant que les Mages adorent est un bien sans prix et sans mesure. Il est l’Épiphanie de la gratuité. Il ne nous attend pas dans des lieux prestigieux, mais dans des réalités humbles. « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda » (Mt 2, 6). Combien de villes, combien de communautés ont besoin d’entendre : « Tu n’es certes pas le dernier ». Oui, le Seigneur nous surprend encore ! Il se laisse trouver. Ses voies ne sont pas nos voies, les violents ne parviennent pas à les dominer, et les puissants de ce monde ne peuvent les bloquer. D’où la grande joie des Mages qui laissent derrière eux le palais et le temple et partent vers Bethléem : c’est alors qu’ils revoient l’étoile !
C’est pourquoi, chers frères et sœurs, il est beau de devenir des pèlerins d’espérance. Et il est beau de continuer à l’être, ensemble ! La fidélité de Dieu nous surprendra encore. Si nous ne réduisons pas nos églises à des monuments, si nos communautés sont des foyers, si nous résistons ensemble aux flatteries des puissants, alors nous serons la génération de l’aurore. Marie, Étoile du matin, marchera toujours devant nous ! En son Fils, nous contemplerons et servirons une humanité magnifique, transformée non pas par des délires de toute-puissance, mais par Dieu qui, par amour, s’est fait chair. »
Source Vatican


