Du 14 au 16 octobre 2026, un colloque international intitulé « Cent ans après le début de la résistance cristera » s’est tenu à Mexico, à l’initiative des évêques, de l’Université pontificale du Mexique et de la Société mexicaine d’histoire ecclésiastique. Parmi les intervenants figurait l’historien franco-mexicain Jean Meyer, dont les recherches ont profondément renouvelé la connaissance de cette guerre. L’objectif n’est pas de procéder à une réhabilitation canonique collective des combattants, mais de restituer leur place dans une histoire nationale qui, selon les responsables de l’Église mexicaine, a longtemps minimisé leur résistance à la persécution religieuse.

Lors de la présentation du colloque, Monseigneur Héctor Mario Pérez Villarreal, évêque auxiliaire de Mexico et secrétaire général de la Conférence de l’épiscopat mexicain, a regretté que l’histoire des Cristeros ait été largement effacée des manuels scolaires. « Ce n’était pas une attaque contre le clergé, c’était une attaque contre la liberté religieuse de tout un peuple », a-t-il déclaré, rappelant que les mesures prises par le gouvernement mexicain dans les années 1920 avaient touché l’ensemble de la population catholique. L’évêque a également souligné que les droits fondamentaux ne sont pas accordés par l’État, mais doivent être garantis par lui. Il a toutefois précisé que cette démarche historique ne cherchait pas à justifier la violence : « Nous ne cherchons pas à justifier une quelconque violence, mais plutôt à approfondir la vérité. »
Pour comprendre la portée de ces déclarations, il faut revenir à 1926. Sous la présidence de Plutarco Elías Calles, le gouvernement renforça l’application des dispositions anticléricales de la Constitution de 1917. Les prêtres furent soumis à de sévères restrictions, les activités de l’Église entravées et le culte public profondément affecté. Le 31 juillet 1926, l’épiscopat suspendit les célébrations publiques en réaction à cette législation. Dans plusieurs États du centre-ouest du pays, notamment le Jalisco, le Michoacán, le Guanajuato et le Zacatecas, une partie des catholiques passa progressivement de la résistance pacifique à l’insurrection armée. Les combattants adoptèrent le cri « ¡Viva Cristo Rey! », « Vive le Christ Roi ! », qui allait devenir le symbole de leur engagement.
L’un des épisodes les plus saisissants de cette résistance a été rappelé par Jean Meyer lors de sa conférence inaugurale du 14 octobre. Le 22 août 1926, Aurelio Acevedo se souleva dans l’État de Zacatecas avec seulement treize compagnons, disposant de peu d’armes et de moyens. Trois ans plus tard, il commandait un régiment d’environ 500 cavaliers. Son parcours témoigne de l’ampleur prise par un mouvement initialement constitué de groupes locaux, souvent composés de paysans profondément attachés à leur foi et à la liberté du culte.
Pourtant, lorsque les accords conclus entre le gouvernement et les représentants de l’Église mirent fin aux principaux combats en juin 1929, Acevedo dut déposer les armes. Selon le récit rapporté par Jean Meyer, cette décision constitua pour lui une épreuve particulièrement douloureuse. Comme d’autres chefs cristeros, il estimait que la résistance disposait encore de forces suffisantes pour poursuivre la lutte. Les accords de 1929 permirent la reprise du culte public, mais ne réglèrent pas immédiatement toutes les tensions. Des restrictions antireligieuses persistèrent et plusieurs anciens combattants furent victimes de représailles.

Jean Meyer rappelle notamment qu’en 1931, dans l’État de Veracruz, de nouvelles mesures hostiles à l’Église furent appliquées. Il évoque également les assassinats d’anciens chefs insurgés, malgré les garanties d’amnistie annoncées lors de la pacification.
La présence de Jean Meyer au colloque de Mexico revêt une signification particulière. L’historien, auteur de La Cristiada, entretient depuis près de soixante ans un lien étroit avec les survivants de cette guerre. En 1966, alors qu’il menait ses recherches au Mexique, Aurelio Acevedo l’emmena à Silao, dans l’État de Guanajuato, devant une assemblée de quelque 200 à 300 anciens combattants. Acevedo leur présenta ce jeune historien venu de France comme celui qui pourrait contribuer à briser ce qu’il appelait la « conspiration du silence » entourant leur histoire. Il demanda aux vétérans de lui confier leurs souvenirs et de l’aider à reconstituer les événements.
Cette rencontre marqua profondément les recherches de Meyer. Grâce aux témoignages recueillis auprès des anciens insurgés et de leurs familles, il put documenter une histoire jusque-là largement racontée du point de vue des autorités politiques et militaires.
Acevedo participa également, en 1952, à la relance de la revue David, consacrée à la mémoire cristera. Son titre faisait référence au jeune berger biblique affrontant Goliath, image dans laquelle les anciens combattants reconnaissaient leur propre lutte contre un pouvoir infiniment mieux équipé. La publication paraissait le 22 de chaque mois, en souvenir du 22 août 1926, date à laquelle Acevedo avait pris les armes avec ses treize compagnons.
La question des accords de paix demeure l’un des aspects les plus délicats de cette histoire.
Jean Meyer a rappelé que Pie XI avait accepté la fin des combats afin de mettre un terme à une guerre particulièrement meurtrière. Cette décision fut cependant difficilement comprise par certains insurgés, qui avaient consenti de lourds sacrifices et craignaient que les engagements gouvernementaux ne soient pas respectés. L’historien rapporte que des officiers fédéraux eux-mêmes auraient parfois conseillé à d’anciens Cristeros de ne pas regagner immédiatement leurs villages, par crainte de représailles de responsables locaux. La guerre avait pris fin officiellement, mais la réconciliation nationale restait fragile. Il fallut attendre plusieurs années pour que les relations entre l’Église et les autorités mexicaines connaissent un apaisement plus durable.
Cette volonté de reconnaissance historique ne signifie pas que l’Église découvre aujourd’hui le témoignage des victimes de la persécution. Plusieurs d’entre elles ont déjà été béatifiées ou canonisées. Saint José Sánchez del Río, jeune catholique de quatorze ans exécuté en février 1928 après avoir refusé de renier sa foi, fut canonisé par le pape François en 2016. Le bienheureux Miguel Agustín Pro, prêtre jésuite fusillé en novembre 1927, demeure également l’une des figures emblématiques de cette période. L’Église distingue cependant le martyre subi en haine de la foi de la participation à une insurrection armée. Le colloque de Mexico n’a donc pas pour objet de sanctifier indistinctement tous les combattants, mais d’examiner leur histoire et les circonstances dans lesquelles ils choisirent de résister.
Un siècle après les premiers soulèvements, la démarche engagée par l’épiscopat mexicain vise ainsi à transmettre aux nouvelles générations une mémoire longtemps disputée. En rappelant que la liberté religieuse ne saurait dépendre du bon vouloir de l’État, les évêques replacent au cœur de cette commémoration ce qui anima tant de catholiques mexicains : la volonté de pouvoir vivre publiquement leur foi.


