Membre du collectif Lutte et Contemplation, engagé dans diverses mobilisations écologistes, Marie Wallaert signe un « point de vue » publié le 11 mars 2026 sur RCF. Elle y présente l’écoféminisme comme une possible « chance pour l’Église » et suggère même de repenser la manière dont les chrétiens parlent de Dieu. Une proposition qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte d’éclairage. Le texte adopte sans détour la grille d’analyse propre à l’écoféminisme.
Selon cette approche, les femmes et la nature seraient toutes deux dominées par les hommes et cette domination aurait une racine commune.
À partir de ce postulat, l’auteur propose de relire la place de l’être humain dans la création et même certains aspects de la tradition chrétienne. Le problème est que ce cadre d’analyse ne vient pas de la théologie chrétienne mais d’une construction idéologique récente, née dans certains milieux militants écologistes et féministes. La foi chrétienne ne repose pas sur l’idée d’une domination masculine structurante de l’histoire humaine. Elle parle d’une humanité blessée par le péché et appelée à la rédemption. Elle affirme aussi que la création est un don confié à l’homme pour qu’il la garde et la cultive, selon la formule du livre de la Genèse.
Autrement dit, la tradition chrétienne ne confond pas la responsabilité de l’homme dans la création avec une logique d’oppression systémique. Réduire la relation de l’humanité à la nature à un schéma de domination masculine revient à plaquer sur la théologie biblique une lecture idéologique extérieure. Pour donner une caution spirituelle à cette construction intellectuelle, la tribune convoque Hildegarde de Bingen. La grande mystique rhénane est présentée comme une sorte d’ancêtre spirituelle de l’écoféminisme en raison de sa notion de viriditas, cette vitalité de la création.
L’argument est séduisant mais profondément anachronique. Hildegarde de Bingen parlait de la création dans une vision profondément théocentrique du monde. Pour elle, la vitalité de la nature est le reflet de la puissance créatrice de Dieu et de l’ordre voulu par lui. Rien dans sa pensée ne permet de l’ériger en inspiratrice d’une théologie militante fondée sur la lutte contre une domination masculine supposée universelle.
L’exercice ressemble davantage à une récupération symbolique qu’à une véritable lecture théologique de son œuvre.
La tribune franchit ensuite un pas plus étonnant encore lorsqu’elle évoque certaines pratiques de l’écoféminisme consistant à prier des figures de déesse. L’auteur suggère que cette réalité pourrait conduire les chrétiens à repenser la manière de parler de Dieu, en le concevant comme un être « non genré » ou au-delà des catégories masculines et féminines. On touche ici à un point théologique fondamental.
Dans la foi chrétienne, appeler Dieu « Père » n’est pas une habitude culturelle héritée d’une société patriarcale. C’est la révélation même du Christ. Dans l’Évangile selon Évangile selon Matthieu, Jésus enseigne explicitement à ses disciples : « Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux » (Mt 6, 9).
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La théologie classique a longuement réfléchi à cette question. Dieu n’est évidemment pas un homme au sens biologique du terme. Mais le langage de la paternité divine appartient à la révélation et à l’économie du salut. Comme le rappelle toute la tradition patristique, ce langage exprime la relation du Père au Fils et l’origine de toute filiation. Transformer cette révélation en simple convention linguistique susceptible d’être révisée au gré des sensibilités contemporaines revient à méconnaître la nature même de la foi chrétienne.
L’épisode devient presque paradoxal lorsque l’on constate que cette réflexion sur Dieu intervient dans une tribune censée éclairer l’Église. La proposition ressemble moins à un approfondissement théologique qu’à une tentative d’adapter le vocabulaire chrétien aux catégories intellectuelles du moment.La tribune se conclut par une critique classique concernant la prêtrise. Jésus était araméen et prêchait dans la trentaine, rappelle l’auteur. Pourquoi ne pas avoir décrété que seuls les araméens ou les hommes d’un certain âge pouvaient prêcher, plutôt que de réserver la prêtrise aux hommes ?
L’argument est bien connu. Il repose pourtant sur une comparaison trompeuse. L’Église n’a jamais présenté la prêtrise masculine comme une règle sociologique comparable à l’âge ou à l’origine ethnique. Elle l’inscrit dans la logique sacramentelle du Christ, qui a choisi des hommes pour constituer le collège apostolique. Cette question a été clarifiée à de nombreuses reprises par le magistère, notamment dans l’enseignement pontifical de la fin du XXᵉ siècle.
Il n’est pas inutile de rappeler enfin que Marie Wallaert est membre du collectif Lutte et Contemplation, un groupe apparu à Paris en 2022 qui se présente comme un espace de prière et d’engagement pour la « justice climatique ». Dans les faits, ce collectif s’inscrit surtout dans les formes contemporaines de l’activisme écologique. Ses membres se sont notamment mobilisés contre le projet pétrolier EACOP et ont mené des actions symboliques visant TotalEnergies, tout en appelant les évêques à intervenir dans ce débat.Cette appartenance éclaire sans doute le cadre intellectuel de la tribune. La foi chrétienne y apparaît moins comme une source première que comme un langage spirituel destiné à accompagner un engagement militant déjà structuré.
Au fond, la question posée par ce « point de vue » est simple. L’Église doit-elle relire sa théologie à la lumière des idéologies contemporaines, ou bien proposer au monde la cohérence propre de la révélation chrétienne ?La réponse, pour la tradition catholique, ne fait guère de doute. Et c’est précisément ce qui rend ce « point de vue » si étonnant.


