Par Philippe Marie
Depuis le 28 septembre, dans les gares, le métro et le RER franciliens, une affiche proclame : « Mon corps, mon choix, mes adresses ». Un QR code renvoie vers ivglesadresses.org, plateforme développée par REVHO permettant de trouver des professionnels et des établissements pratiquant l’interruption volontaire de grossesse. L’opération est d’ampleur. REVHO annonce elle-même une diffusion sur 130 emplacements dans les transports franciliens, complétée par des écrans numériques dans les gares Saint-Lazare, du Nord et de l’Est. L’association remercie publiquement MediaTransports, régie publicitaire présente sur les réseaux RATP et SNCF, pour son accompagnement.
L’IVG est légale en France et la liberté garantie à la femme d’y avoir recours est inscrite dans la Constitution. La question posée ici n’est donc pas celle de la légalité de cette campagne. Elle est celle d’une étrange conception de la neutralité.
Septembre 2025 : le Sacré-Cœur était trop « confessionnel »
Fin septembre 2025, quelques jours avant la sortie du film Sacré-Cœur de Sabrina et Steven Gunnell, MediaTransports refuse sa campagne d’affichage. Le motif invoqué est alors limpide : le caractère « confessionnel et prosélyte » de la campagne serait incompatible avec le principe de neutralité applicable dans les transports publics. Le film raconte pourtant une histoire profondément enracinée dans le patrimoine spirituel français : les apparitions du Christ à sainte Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial et le développement de la dévotion au Sacré-Cœur. Mais le Christ n’aura pas droit aux murs du métro.
Six mois plus tard, Tribune Chrétienne fait à son tour l’expérience de cette neutralité.
Mars 2026 : Tribune Chrétienne refusée à son tour
Notre demande était pourtant simple : faire connaître un média consacré à « l’actualité des chrétiens en France et dans le monde ». MediaTransports nous oppose la présence de « plusieurs symboles ou termes religieux » et le caractère « confessionnel » de notre campagne. La croix figurant dans notre logo est notamment relevée. Nous acceptons de modifier notre première proposition et de retirer certaines formules inspirées de l’Évangile. Rien n’y fait. Notre communication doit être, nous explique-t-on, « neutre et universelle ». La formule mérite d’être méditée. Pour pouvoir s’afficher, un journal chrétien devrait donc commencer par gommer ce qui permet de comprendre qu’il est chrétien. Tribune Chrétienne a contesté cette décision et engagé une procédure judiciaire contre MediaTransports.
Et aujourd’hui, « Mon corps, mon choix »
Octobre 2026. Le contraste est saisissant. La croix posait problème. Le caractère confessionnel d’un média posait problème. Quelques mois plus tard, « Mon corps, mon choix » peut s’étaler dans les transports et conduire directement, par QR code, vers les adresses de professionnels pratiquant l’avortement.
Personne ne peut sérieusement présenter cette formule comme un simple message technique de santé publique. « Mon corps, mon choix » appartient depuis des décennies au vocabulaire militant des mouvements favorables à l’avortement. MediaTransports est libre de considérer cette campagne conforme à ses règles. Mais elle doit alors expliquer pourquoi une conviction devient suspecte lorsqu’elle porte une croix et parfaitement admissible lorsqu’elle épouse l’un des grands mots d’ordre du militantisme pro-avortement. La neutralité n’est pas le droit accordé à certaines convictions de devenir invisibles à force d’être dominantes.
Pour l’Église, l’avortement est un « crime abominable »
L’opposition de l’Église à l’avortement n’est pas une préférence politique. Le Catéchisme rappelle que, « depuis le premier siècle », l’Église affirme la gravité morale de l’avortement provoqué et ajoute : « Cet enseignement n’a pas changé. Il demeure invariable. » Reprenant le concile Vatican II, il qualifie l’avortement et l’infanticide de « crimes abominables ». Dans Evangelium vitae, saint Jean-Paul II définit l’avortement provoqué comme « le meurtre délibéré et direct » d’un être humain dans la phase initiale de son existence. Il affirme solennellement que l’avortement direct constitue toujours un « désordre moral grave » parce qu’il est le meurtre délibéré d’un être humain innocent.
Le pape François n’a jamais atténué cet enseignement. En septembre 2024, revenant de Belgique, il déclarait encore : « Un avortement est un homicide. » Et il ajoutait : « On tue un être humain. » Des paroles extrêmement fermes, qui n’excluaient nullement chez lui l’appel à accueillir et accompagner avec miséricorde les femmes confrontées à ces drames.
Léon XIV a lui-même réaffirmé avec force cet enseignement. Le 9 janvier 2026, devant le corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, il dénonçait « l’avortement, qui interrompt une vie naissante et refuse d’accueillir le don de la vie », avant de rappeler que « la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain ». Pour le Pape, « l’objectif premier doit rester la protection de chaque enfant à naître ».
Voilà pourquoi cette campagne constitue, pour des catholiques, une véritable offense. Non parce qu’ils ignoreraient la loi française, mais parce qu’après avoir vu le Sacré-Cœur puis un média chrétien repoussés au nom de la neutralité, ils découvrent désormais largement affichée une campagne facilitant l’accès à un acte que leur Église qualifie avec une constance bimillénaire de gravement contraire au droit à la vie.
La même règle pour tous
Tribune Chrétienne ne demande pas l’interdiction de cette campagne. Ce serait détourner le débat. Nous demandons une explication. Qu’est-ce qui, objectivement, rend la croix d’un média chrétien moins compatible avec la neutralité que le slogan « Mon corps, mon choix » ?
Pourquoi la référence au Christ devrait-elle être expurgée de l’espace publicitaire tandis qu’un message engagé sur l’une des questions anthropologiques les plus profondes de notre époque pourrait y entrer sans difficulté ?
La justice aura à examiner les arguments qui lui sont soumis dans l’affaire concernant Tribune Chrétienne. Il lui appartient, et à elle seule, de dire le droit. Mais le débat public, lui, peut déjà poser cette question élémentaire : la neutralité consiste-t-elle à traiter toutes les convictions selon les mêmes principes, ou à considérer certaines convictions comme tellement légitimes qu’elles ne sont même plus perçues comme des convictions ? Nous ne réclamons aucun privilège pour la croix. Nous refusons simplement qu’elle soit traitée comme un problème.
Car si « Mon corps, mon choix » a sa place sur les murs du métro, il devient bien difficile d’expliquer pourquoi une croix devrait, elle, rester à la porte.


