La proposition récemment avancée dans les colonnes de La Croix par le Père Marc Cholin, prêtre du diocèse de Grenoble, s’inscrit dans un contexte bien réel : la diminution continue du nombre de prêtres, notamment dans les zones rurales. Pour y répondre, il suggère d’ordonner des hommes mariés ayant achevé l’éducation de leurs enfants, à condition qu’ils acceptent de vivre désormais avec leur épouse comme frère et sœur. Présentée comme une piste inspirée de pratiques anciennes et comme une solution réaliste, cette proposition soulève cependant de lourdes objections théologiques et ecclésiologiques.
C’est sur son compte X que l’abbé Clément Barré a choisi de répondre, avec une liberté de ton et une densité doctrinale qui ont largement fait réagir. Ses interventions, loin d’être de simples réactions épidermiques, constituent une véritable mise au point théologique. Et, à la lecture attentive de ses arguments, on ne peut que lui donner raison.
Le premier point de débat tient dans l’affirmation répétée selon laquelle « l’Église a besoin de prêtres ». Une telle formule, en apparence évidente, n’est pourtant pas neutre. L’Église catholique n’a jamais pensé le sacerdoce à partir d’un besoin fonctionnel, mais à partir d’un appel gratuit de Dieu. Le prêtre n’est pas institué pour répondre à une demande sociale ou territoriale, mais pour être configuré au Christ, Tête et Pasteur, et pour offrir le sacrifice eucharistique au nom de l’Église. Réduire le sacerdoce à une réponse à la pénurie revient à en inverser la logique surnaturelle.Pour l’abbé Barré, parler de “besoin” sans discernement spirituel préalable relève d’une mentalité managériale. L’Église, rappelle-t-il, n’est pas un centre de services religieux chargé d’assurer une animation minimale des territoires. Le prêtre n’est ni un agent pastoral polyvalent ni un animateur communautaire, mais le signe sacramentel d’une initiative divine.
La finalité concrète de la proposition, assurer une présence sacerdotale stable dans chaque village, révèle une autre dérive. L’Eucharistie est le sommet de la vie chrétienne, mais elle n’est jamais un dû. L’histoire de l’Église montre que les périodes de raréfaction des prêtres ont souvent été vécues comme des temps d’épreuve appelant à la purification, à la pénitence et à la conversion, non comme des problèmes techniques à résoudre par des dispositifs intermédiaires.
Sur ce point, l’abbé Barré pose une question radicale : depuis quand fabrique-t-on des prêtres à partir d’un déficit ? Dans la tradition biblique, lorsque le peuple manque de médiations sacrées, il est invité à s’humilier devant Dieu, non à inventer des solutions de remplacement. C’est le sens de la référence à l’Ancien Testament qu’il invoque : lorsqu’il n’y a plus ni prince, ni chef, ni prophète, le peuple se présente devant Dieu avec un cœur brisé et un esprit humilié. Cette attitude spirituelle semble aujourd’hui largement absente du débat.
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La proposition des « viri liberati » apparaît également comme profondément endogamique (repliée sur elle-même)) . Elle consiste à cléricaliser des chrétiens déjà installés pour maintenir artificiellement des structures paroissiales vieillissantes. Théologiquement, une telle logique nie la dimension missionnaire et prophétique de l’Église. Au lieu de susciter un renouveau spirituel capable d’appeler des vocations jeunes, elle se replie sur elle-même et organise sa survie.Ce repli conduit inévitablement à une forme de gérontocratie ecclésiale. Sous couvert de réalisme pastoral, on sanctuarise des communautés incapables de se remettre en question et de s’ouvrir à une véritable conversion missionnaire. Le sacerdoce devient alors un service de fin de parcours, non un signe d’espérance pour l’avenir.
Enfin, l’abbé Barré rappelle une vérité fondamentale trop souvent éludée : les vocations sacerdotales naissent d’abord dans les familles chrétiennes. Appeler les pères, voire les grands-pères, à occuper la place que leurs enfants n’ont pas prise revient à reconnaître l’échec de la transmission de la foi.
C’est aussi déresponsabiliser les foyers chrétiens de leur mission première, celle de faire naître, par une vie de foi cohérente et exigeante, des appels au sacerdoce et à la vie consacrée.
En définitive, la tentation de répondre à la crise des vocations par des solutions de substitution révèle moins un réalisme pastoral qu’un affaiblissement de la foi en la puissance propre de l’Évangile. L’Église n’a jamais été fondée sur le nombre, mais sur l’élection. Le Christ n’a pas commencé par rassembler des foules organisées, mais par appeler douze hommes, pauvres, fragiles, sans autre garantie que sa parole. Et lorsque l’Évangile a atteint le cœur de l’Empire, ce ne sont ni des structures ni des dispositifs intermédiaires qui ont converti Rome, mais le témoignage de deux apôtres, Pierre et Paul, donnés jusqu’au martyre.
La tradition catholique n’enseigne pas que l’Église se maintient par l’occupation du territoire, mais qu’elle se déploie par la fécondité spirituelle. « Ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais par mon Esprit » (Za 4,6). Lorsque Dieu réduit les effectifs, ce n’est pas pour être suppléé par l’ingéniosité humaine, mais pour purifier la foi de son peuple. L’histoire de l’Église le montre : les grandes renaissances spirituelles ont toujours surgi de minorités ferventes, radicales, pleinement données, jamais de compromis institutionnels.
Saint Thomas d’Aquin rappelait que la grâce ne détruit pas la nature, mais la porte à son accomplissement. En ce sens, le sacerdoce n’est pas une fonction tardive venant s’ajouter à une vie déjà accomplie, mais une vocation totale, exclusive, reçue comme un appel gratuit et souvent dérangeant.
Le concile Vatican II lui-même, dans Presbyterorum ordinis, insiste sur la configuration ontologique du prêtre au Christ, bien au-delà de toute utilité pastorale immédiate.Plutôt que de chercher à préserver à tout prix des structures appelées peut-être à disparaître, l’Église est invitée à retrouver le courage de la petitesse évangélique, de la pénitence, de l’appel clair et exigeant, de la sainteté visible. Une Église appauvrie en nombre mais riche en foi est toujours plus missionnaire qu’une Église rassurée par des solutions de gestion.
Car l’Église n’a jamais conquis le monde en multipliant les prêtres, mais en suscitant des saints. Et c’est encore ainsi qu’elle vivra.
Le débat ouvert par la proposition du Père Marc Cholin dépasse donc largement la question disciplinaire du célibat sacerdotal. Il engage la compréhension même de l’appel de Dieu, la foi de l’Église en la puissance de la grâce et sa capacité à affronter l’épreuve actuelle autrement que par des solutions de contournement. À la lumière des réactions de l’abbé Clément Barré, exprimées publiquement et sans ambiguïté, force est de reconnaître que l’Église ne se renouvelle jamais par des arrangements, mais par la sainteté, la conversion et la fidélité à l’Évangile. Tout le reste n’est qu’une gestion du renoncement.
*Viri liberati = hommes mariés âgés proposés pour pallier la pénurie de prêtres,


