Il est des discours qui ne relèvent pas seulement de la diplomatie, mais d’une véritable herméneutique de l’histoire. Celui prononcé à Malabo, au palais présidentiel, par le pape Léon XIV appartient à cette catégorie. En s’adressant aux autorités civiles et diplomatiques de Guinée équatoriale, le pontife n’a pas seulement délivré un message de circonstance : il a proposé une lecture théologique du monde contemporain, dont la portée dépasse largement le cadre africain.
La phrase la plus saisissante de cette allocution, « Dieu ne veut pas cela », résonne comme un jugement porté sur notre époque.
Elle ne vise pas une situation particulière, mais un système global, marqué par « la volonté de domination, l’arrogance et la discrimination ». Par ces mots, le pape inscrit son propos dans la grande tradition prophétique de l’Église, qui rappelle que le Nom de Dieu ne peut jamais être invoqué pour justifier des logiques de puissance.
Pour comprendre la cohérence de ce discours, il faut revenir à l’un de ses axes centraux, la distinction augustinienne entre deux cités. En convoquant Augustin d’Hippone, le pape rappelle que l’histoire humaine est traversée par une tension permanente entre la Cité de Dieu, fondée sur l’« amor Dei », et la cité terrestre, marquée par l’« amor sui ». Ce n’est pas une simple opposition spirituelle : c’est une clé de lecture du politique lui-même. Ainsi, lorsque le pape évoque les projets de développement ou les ambitions nationales, il ne les condamne pas en tant que tels. Il invite à les interroger à l’aune de cette alternative fondamentale : servent-ils le bien commun ou nourrissent-ils une logique de domination ? La référence à la nouvelle capitale, Ciudad de la Paz, n’est pas anodine. Elle devient une question adressée à chaque conscience : « quelle cité voulons-nous servir ? »
Cette interrogation prend une acuité particulière dans le contexte actuel. Le pape ne se contente pas de dénoncer les inégalités ; il en identifie une forme nouvelle. « L’exclusion est le nouveau visage de l’injustice sociale », affirme-t-il, dans une continuité explicite avec l’enseignement de François. Mais il va plus loin en soulignant le paradoxe de notre modernité : une diffusion massive des technologies coexistant avec une aggravation des fractures sociales. Ce diagnostic rejoint l’intuition fondatrice de Léon XIII dans Rerum novarum. Déjà, à la fin du XIXe siècle, l’Église avait perçu que le progrès technique, s’il n’est pas ordonné au bien commun, peut devenir un instrument d’oppression. Aujourd’hui, cette dynamique s’est amplifiée à une échelle inédite. Les technologies numériques, les marchés mondialisés et même l’intelligence artificielle participent d’un système où l’homme risque d’être réduit à une variable d’ajustement.
Le pape ne s’arrête pas à ce constat. Il en tire des conséquences politiques précises. Il rappelle que la doctrine sociale de l’Église n’est pas un programme, mais une boussole. Elle offre des principes, parmi lesquels la destination universelle des biens et la solidarité, qui doivent guider l’action publique. Dans cette perspective, la responsabilité des gouvernants est immense : il leur revient de « lever les obstacles au développement humain intégral ». Mais c’est peut-être dans sa critique implicite de la guerre contemporaine que le discours atteint son point le plus grave. En évoquant la « colonisation des gisements pétroliers et miniers », le pape met en lumière une réalité souvent occultée : les conflits armés ne sont pas seulement idéologiques ou identitaires, ils sont aussi profondément économiques. Derrière les discours, il y a des intérêts. Derrière les conflits, des ressources.
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Cette lucidité n’est pas pessimisme. Elle s’inscrit dans une espérance. Car le pape rappelle que l’histoire n’est pas livrée au chaos. Elle est orientée. En citant l’épître aux Hébreux, il évoque Abraham, pèlerin d’une cité « dont Dieu est l’architecte ». Cette image est essentielle : elle signifie que le chrétien vit dans le monde sans s’y enfermer, engagé dans la cité terrestre, mais orienté vers la cité céleste. Le pape appelle à la formation de « consciences libres et responsables ». Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais de former des hommes capables de discernement. Dans un monde marqué par la confusion des valeurs, cette exigence apparaît comme une condition de la liberté véritable.
Enfin, la conclusion du discours ouvre une perspective eschatologique. En citant le prophète Isaïe, « ils forgeront leurs épées en socs de charrue », le pape rappelle que la paix n’est pas une utopie, mais une promesse. Une promesse qui engage. Car la Cité de Dieu n’est pas seulement un horizon futur : elle est déjà à l’œuvre dans l’histoire, chaque fois que l’homme choisit le bien commun plutôt que la domination. Dans un monde « meurtri par l’arrogance », selon les mots du pape, ce discours apparaît comme un appel à la conversion. Conversion des structures, certes, mais d’abord conversion des cœurs. Car, comme le rappelle la tradition chrétienne, c’est toujours dans le cœur de l’homme que se joue l’appartenance à l’une ou l’autre des deux cités.
Et c’est peut-être là la leçon la plus profonde de cette intervention. À l’heure où les discours politiques tendent à absolutiser les rapports de force, le pape rappelle une vérité oubliée : aucune construction humaine ne peut tenir durablement si elle n’est pas ordonnée à la justice et à la paix. « Dieu ne veut pas cela ». Cette phrase, simple en apparence, est en réalité un principe de discernement pour notre temps.
RENCONTRE AVEC LES AUTORITÉS, LES REPRÉSENTANTS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ET LE CORPS DIPLOMATIQUE
DISCOURS DU SAINT-PÈRE
Palais présidentiel (Malabo)
Mardi, 21 avril 2026
« Monsieur le Président,
Distinguées Autorités et membres du Corps Diplomatique,
Mesdames et Messieurs.
Je vous salue cordialement et je vous suis reconnaissant pour votre accueil et pour les paroles qui m’ont été adressées. Je suis heureux d’être ici pour rendre visite au peuple bien-aimé de Guinée équatoriale. Lors de sa visite dans le pays, le Saint Pape Jean-Paul II a qualifié, Monsieur le Président, votre personne comme « le centre symbolique vers lequel convergent les aspirations vivantes d’un peuple pour l’instauration d’un climat social de liberté authentique, de justice, de respect et de promotion des droits de chaque personne ou groupe, et de meilleures conditions de vie, qui permettent à tous de s’épanouir en tant qu’hommes et en tant qu’enfants de Dieu » (Saint Jean-Paul II, Discours au Président de la Guinée équatoriale, Malabo). Ce sont des paroles qui restent d’actualité et qui interpellent quiconque est investi de responsabilités publiques. D’autre part, « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur » (Const. past. Gaudium et spes, n. 1). Ces expressions de la Constitution Gaudium et spes du Concile Vatican II expriment au mieux les raisons et les sentiments qui me conduisent vers vous, pour affermir dans la foi et consoler le peuple de ce pays en mutation rapide. Car, comme dans le cœur de Dieu, ainsi dans le cœur de l’Église résonne l’écho de ce qui se passe ici-bas, entre les millions d’hommes et de femmes pour lesquels notre Seigneur Jésus-Christ a donné sa vie.
Vous savez que saint Augustin interprétait les événements de l’histoire selon le modèle de deux cités : celle de Dieu, éternelle et caractérisée par son amour inconditionnel (amor Dei), lié à l’amour du prochain, en particulier des pauvres ; et celle terrestre, lieu de séjour provisoire où l’homme et la femme vivent jusqu’à leur mort. […] Dans cette perspective, les deux cités existent ensemble jusqu’à la fin des temps (cf. De civitate Dei, 19, 14) et chaque être humain, par ses décisions, manifeste jour après jour à laquelle de ces deux cités il veut appartenir.
Je sais que vous avez entrepris l’imposant projet de construire une ville, qui est depuis quelques mois la nouvelle capitale de votre pays. Vous avez voulu lui donner un nom dans lequel semble résonner celui de la Jérusalem biblique, Ciudad de la Paz. Puisse une telle décision interroger chaque conscience sur la ville qu’elle souhaite servir ! Comme j’ai eu l’occasion de le rappeler au Corps Diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège, pour le grand saint Augustin, la cité terrestre est centrée sur l’amour orgueilleux de soi (amor sui), sur la soif de pouvoir et de gloire mondaines qui mènent à la destruction.
Au contraire, Augustin estime que les chrétiens sont appelés par Dieu à vivre dans la cité terrestre, le cœur et l’esprit tournés vers la cité céleste, leur véritable patrie. C’est la cité vers laquelle Abraham « se mit en chemin sans savoir où il allait. C’est par la foi qu’il séjourna dans la terre promise, comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentes, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers comme lui de la même promesse. Car il attendait la cité aux solides fondements, dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (Hébreux 11,8-10). Tout être humain peut apprécier cette conscience très ancienne de vivre sur terre comme de passage. Il est fondamental qu’il perçoive la différence entre ce qui dure et ce qui passe, en se préservant de la richesse injuste et de l’illusion de la domination. En particulier, « le chrétien, vivant dans la cité terrestre, n’est pas étranger au monde politique et cherche à appliquer l’éthique chrétienne, inspirée des Écritures, au gouvernement civil. La Cité de Dieu ne propose pas de programme politique, mais offre de précieuses réflexions sur des questions fondamentales de la vie sociale et politique » (Discours au Corps diplomatique, 9 janvier 2026).
Aujourd’hui, la Doctrine sociale de l’Église est une aide pour tous ceux qui souhaitent affronter les « choses nouvelles » qui déstabilisent la planète et la vie en société, en recherchant avant tout le Royaume de Dieu et sa justice. C’est là un élément fondamental de la mission de l’Église : contribuer à la formation des consciences, par l’annonce de l’Évangile, en proposant des critères moraux et des principes éthiques authentiques, dans le respect de la liberté de chaque individu et de l’autonomie des peuples et de leurs gouvernements. L’objectif de la Doctrine sociale est d’éduquer à affronter les problèmes, qui sont toujours différents, car chaque génération est nouvelle, avec de nouveaux défis, de nouveaux rêves, de nouvelles questions.
En particulier, nous sommes confrontés à des questions qui ébranlent les fondements de l’expérience humaine. Comme j’ai eu l’occasion de le souligner, en comparant notre époque à celle où le Pape Léon XIII a promulgué la Rerum novarum, aujourd’hui « l’exclusion est le nouveau visage de l’injustice sociale. Le fossé entre une « petite minorité » – 1 % de la population – et la grande majorité s’est considérablement creusé. […] Lorsque nous parlons d’exclusion, nous sommes également confrontés à un paradoxe. Le manque de terre, de nourriture, de logement et de travail décent coexiste avec l’accès aux nouvelles technologies qui se répandent partout grâce aux marchés mondialisés. Les téléphones portables, les réseaux sociaux et même l’intelligence artificielle sont à la portée de millions de personnes, y compris les plus pauvres » (Discours aux mouvements populaires, 23 octobre 2025). Par conséquent, il est du devoir impératif des Autorités civiles et de la bonne politique de lever les obstacles au développement humain intégral, dont la destination universelle des biens et la solidarité sont des principes fondamentaux.
On ne peut nier, par exemple, que l’évolution technologique fulgurante à laquelle nous assistons a accéléré une spéculation liée au besoin en matières premières, qui semble faire oublier des exigences fondamentales telles que la sauvegarde de la création, les droits des communautés locales, la dignité du travail et la protection de la santé publique. À cet égard, je fais mien l’appel du Pape François, qui quittait ce monde il y a tout juste un an : « aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue » (François, Exhort. ap. Evangelii gaudium, 53). Il est en effet encore plus évident aujourd’hui, qu’il y a quelques années, que la prolifération des conflits armés a parmi ses principales motivations la colonisation des gisements pétroliers et miniers, au mépris du droit international et de l’autodétermination des peuples.
Les nouvelles technologies elles-mêmes semblent conçues et utilisées principalement à des fins belliqueuses et dans des contextes qui ne laissent entrevoir aucune amélioration des perspectives pour tous. Au contraire, sans un changement de cap dans l’exercice de la responsabilité politique et sans respect des institutions et des accords internationaux, le destin de l’humanité risque d’être tragiquement compromis. Dieu ne veut pas cela. Son Saint Nom ne peut être profané par la volonté de domination, l’arrogance et la discrimination : surtout, il ne doit jamais être invoqué pour justifier des choix et des actions de mort. Que votre pays n’hésite pas à réexaminer ses trajectoires de développement et les opportunités positives de se positionner sur la scène internationale au service du droit et de la justice.
Votre pays est jeune ! Je suis donc certain que vous trouverez dans l’Église une aide pour former des consciences libres et responsables, avec lesquelles avancer ensemble vers l’avenir. Dans un monde meurtri par l’arrogance, les peuples ont faim et soif de justice. Il faut valoriser ceux qui croient en la paix et oser des politiques à contre-courant, centrées sur le bien commun. Il est urgent d’avoir le courage de visions nouvelles et d’un pacte éducatif qui donne aux jeunes de l’espace et de la confiance. La cité de Dieu, cité de paix, doit en effet être accueillie comme un don qui vient d’en haut et vers lequel tourner notre désir et toutes nos ressources. C’est une promesse et une tâche. Ses habitants « forgeront leurs épées en socs de charrue; et leurs lances en faucilles » (Is 2,4) et, une fois toutes les larmes essuyées, ils participeront au banquet qui ne sera plus réservé à une élite, car des mets succulents, des vins excellents, des mets délicats (cf. Is 25,6) seront partagés entre tous.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, marchons ensemble, avec sagesse et espérance, vers la Cité de Dieu, qui est la cité de la paix. Merci! »
Source Vatican


