Dans un entretiens accordé à Tribune Chrétienne en octobre 2025 , le cardinal Robert Sarah, ancien préfet de la Congrégation pour le culte divin, n’a cessé de mettre en garde contre ce qu’il appelle les « nombreuses distorsions de liturgie dans l’Église aujourd’hui ». Avec la clarté et l’autorité spirituelle qu’on lui connaît, il déclarait notamment : « Je suis un Africain, permettez-moi de dire clairement : la liturgie n’est pas le lieu de promouvoir ma culture. » Une phrase forte, prophétique même, qui prend aujourd’hui une résonance particulière.
🚨[ Diocèse de Tours ] "La liturgie n’est pas le lieu d’expression de mon africanité" : une vidéo comme illustration des dérives dénoncées par le cardinal Sarah
— Tribune Chrétienne (@tribuchretienne) May 9, 2026
🔴⚡️ « Ce n’est pas de la musique sacrée ça, ils vont tuer l’Église avec ça. » pic.twitter.com/AOwY625PCd
Le 19 avril dernier, la Paroisse Saint Étienne de Grandmont, du diocèse de Tours, regroupant Chambray-lès-Tours, Saint-Avertin, Larçay ainsi que les quartiers des Fontaines et de Montjoyeux, publiait sur sa page Facebook une vidéo montrant le père François-Xavier Oniossou, en chasuble frappant un tam-tam dans l’église sous les cris enthousiastes de « Alleluia !!!! ». La scène, largement relayée sur les réseaux sociaux, a suscité de très nombreuses réactions, tant parmi les fidèles africains qu’européens. Pour beaucoup, cette séquence apparaît comme l’illustration concrète des dérives liturgiques dénoncées depuis plusieurs années par le cardinal Robert Sarah, ancien préfet de la Congrégation pour le culte divin, qui nous confiait récemment avec gravité : « Ce n’est pas de la musique sacrée ça, ils vont tuer l’Église avec ça. » Car le problème n’est pas le tam-tam lui-même.
Le problème est l’usage qui en est fait, le contexte dans lequel il est exhibé, et surtout l’effacement progressif du sens du sacré au profit d’une logique d’animation et de l’expression d’une » certaine euphorie » qu’il considére être la joie du Christ … une émotion immédiate. La liturgie catholique n’est pas un spectacle, encore moins un espace d’improvisation personnelle destiné à attirer l’attention ou provoquer des réactions sur Facebook.
Le cardinal Sarah rappelait avec justesse que la liturgie est précisément le lieu où les cultures humaines doivent être « baptisées » et « absorbées par le divin », non l’inverse. Toute la nuance est là. L’Église n’a jamais rejeté les cultures ; elle les a élevées, purifiées et ordonnées vers Dieu. Mais lorsque la culture devient elle-même le centre de la célébration, lorsqu’elle capte l’attention au point d’éclipser le mystère eucharistique, alors quelque chose de profondément déséquilibré apparaît. Le cardinal guinéen insistait d’ailleurs sur un point essentiel : ce que l’on présente souvent comme une “vitalité africaine” n’est pas toujours une authentique inculturation. « Ce n’est pas la vitalité africaine qui s’exprime, mais une confusion entre l’expression culturelle et le langage sacré de la liturgie », nous expliquait-il. Cette confusion est grave, car elle transforme progressivement la messe en espace d’expression humaine au lieu de demeurer un lieu d’adoration divine.
Lire l’article
Les vidéos que le cardinal Sarah nous avait lui-même montrées étaient édifiantes : prêtres dansant devant l’autel, chorégraphies improvisées pendant la célébration, atmosphères proches de performances festives plus que d’un acte liturgique. Ce qui frappait surtout chez lui, ce n’était pas la colère, mais une immense tristesse. Il voyait dans ces dérives le signe d’un affaiblissement dramatique de la formation liturgique et d’une perte progressive du sens du sacré. Car la liturgie n’est pas un espace de créativité individuelle. Elle n’appartient ni au célébrant, ni à une communauté particulière, ni à une culture spécifique. Elle est le culte public rendu à Dieu par l’Église universelle. Elle suppose donc humilité, obéissance et effacement de soi devant le mystère célébré.
La chasuble que porte un prêtre n’est pas un costume folklorique. Elle symbolise le Christ-Tête de l’Église. Lorsqu’un prêtre célèbre, il agit in persona Christi. Il ne se met pas en avant lui-même, il s’efface devant Celui qu’il représente. Transformer cet habit sacré en accessoire de performance musicale ou d’animation communautaire constitue une confusion regrettable entre mission sacerdotale et divertissement religieux.
Qu’on ne caricature pas le propos : il ne s’agit ni de condamner les cultures africaines, ni de mépriser la joie chrétienne. L’Afrique a donné à l’Église universelle d’immenses témoins de foi, de ferveur et de fidélité liturgique. Et précisément, le cardinal Sarah, Africain lui-même, rappelle avec force que l’authentique inculturation ne consiste jamais à faire entrer le folklore dans le sanctuaire, mais à laisser la culture être purifiée et élevée par le mystère chrétien. Le danger actuel est ailleurs : dans cette obsession moderne de vouloir rendre la liturgie “attractive”, “vivante”, “festive”, quitte à la vider progressivement de sa profondeur sacrée. Une liturgie centrée sur l’animation, le bruit, l’émotion immédiate ou l’expressivité humaine finit souvent par perdre sa dimension verticale. Or la messe n’est pas d’abord un moment de convivialité ou d’excitation collective : elle est le renouvellement non sanglant du sacrifice du Christ.
Le plus inquiétant est peut-être l’applaudissement automatique que suscitent désormais ce type de scènes. Dès qu’un prêtre « fait le buzz », chante, danse ou transforme la célébration en performance médiatique, certains y voient immédiatement un signe de modernité ou d’ouverture. Comme si le silence, le recueillement, la gravité liturgique et le sens du mystère étaient devenus suspects dans l’Église contemporaine. Pourtant, ce qui attire véritablement les âmes, ce n’est pas l’agitation. C’est le sacré. Ce n’est pas l’exubérance émotionnelle, mais la présence de Dieu. Les jeunes eux-mêmes, contrairement aux clichés répandus, cherchent souvent des liturgies profondes, belles, exigeantes, où l’homme s’efface devant le mystère divin.
L’Église traverse aujourd’hui une crise de la verticalité. On veut constamment adapter le culte aux codes du monde moderne et des réseaux sociaux, mais à force de vouloir séduire les foules, certains finissent par oublier que la liturgie appartient à Dieu. Comme le rappelait le cardinal Sarah, la foi chrétienne n’est pas un simple vecteur d’identité culturelle ou communautaire. Elle est une rencontre avec le Dieu vivant. Et cette rencontre exige silence intérieur, respect, humilité et adoration.
L’Église n’a pas besoin de prêtres-performeurs ni de liturgies-spectacles. Elle a besoin de prêtres saints, conscients que leur première mission n’est pas de divertir les foules, mais de conduire les âmes vers Dieu.


