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Pakistan : « Je préfère parler d’“harmonie” plutôt que de dialogue interreligieux » : l’archevêque émérite de Karachi alerte sur la fragilité des chrétiens

Cathédrale Saint-Patrick de Karachi ( Depositphotos) - Le cardinal Joseph Coutts, archevêque émérite de Karachi ( DR)
Cathédrale Saint-Patrick de Karachi ( Depositphotos) - Le cardinal Joseph Coutts, archevêque émérite de Karachi ( DR)
Le cardinal Joseph Coutts, archevêque émérite de Karachi, appelle à une véritable « acceptation mutuelle » entre les religions. Un message lancé dans un contexte de fortes inquiétudes chez les chrétiens pakistanais, qui dénoncent une recrudescence des violences, des discriminations et des accusations de blasphème

Dans une récente interview accordée à l’Agence Fides, l’archevêque émérite de Karachi a livré une réflexion forte sur les relations entre religions au Pakistan, préférant parler d’« harmonie » plutôt que de « dialogue interreligieux ». « L’harmonie, en effet, signifie acceptation mutuelle. Le dialogue, quant à lui, peut signifier exposer ses propres positions sans aucun changement », explique-t-il. Cette nuance sémantique résume à elle seule le défi auquel sont confrontées les minorités religieuses dans la République islamique du Pakistan, pays de plus de 240 millions d’habitants où près de 96 % de la population est musulmane. Les chrétiens représentent environ 2 % des habitants, soit près de 3 millions de personnes. Les catholiques sont estimés à environ un million de fidèles.

Très minoritaire, cette communauté reste profondément enracinée dans l’histoire du pays. Une grande partie des chrétiens pakistanais vit dans la province du Pendjab. Beaucoup descendent d’anciens hindous de basse caste convertis au christianisme entre la fin du XIXe siècle et les années 1930. D’autres appartiennent à la communauté dite « goanaise », issue de familles évangélisées sous la présence portugaise et installées principalement à Karachi après être passées par Bombay. Malgré leur faible poids démographique, les chrétiens jouent un rôle important dans les secteurs de l’éducation et de la santé. L’Église catholique administre aujourd’hui 124 écoles maternelles, 161 écoles primaires et 133 écoles secondaires accueillant environ 150 000 élèves. Elle gère également neuf hôpitaux, 52 dispensaires et deux léproseries. L’Église catholique pakistanaise compte dix évêques, 265 prêtres, 49 religieux et 744 religieuses.

Mais derrière cette présence historique, la réalité quotidienne demeure extrêmement difficile. La majorité des chrétiens appartiennent aux classes les plus pauvres de la société et exercent des métiers précaires : ouvriers agricoles, employés domestiques, agents de nettoyage, travailleurs de voirie ou ramasseurs d’ordures. Dans certaines régions, les préjugés de caste hérités du sous-continent indien continuent d’alimenter les discriminations. Depuis plusieurs décennies, les responsables chrétiens dénoncent une islamisation progressive de la société pakistanaise et la montée de l’extrémisme religieux. Les lois sur le blasphème, durcies sous le régime du général Zia ul-Haq entre 1977 et 1988, cristallisent les inquiétudes. Officiellement destinées à protéger les sensibilités religieuses, elles sont régulièrement accusées d’être utilisées pour régler des conflits personnels, économiques ou fonciers.

Le 25 février 1999 déjà, une réponse publiée au Journal officiel du Sénat français alertait sur « une insécurité grandissante » pour les chrétiens pakistanais et dénonçait les abus liés à la loi sur le blasphème, évoquant notamment des « arrestations arbitraires » et de « lourdes condamnations ». Le texte mentionnait aussi le suicide de Monseigneur John Joseph, évêque de Faisalabad et vice-président de la conférence épiscopale pakistanaise, geste de désespoir face à la montée de l’intolérance contre les chrétiens. L’affaire Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème avant d’être acquittée en 2019 après dix années passées en prison, avait suscité une mobilisation internationale. Mais loin d’apaiser les tensions, les responsables chrétiens estiment que la situation s’est encore aggravée.

Dans une interview publiée le 21 novembre 2024, Monseigneur Samson Shukardin, évêque d’Hyderabad et président de la Commission nationale Justice et Paix du Pakistan, décrivait une communauté « terrorisée ». « Les chrétiens sont terrorisés, ne se sentent pas bien et n’osent plus défendre leurs droits », affirmait-il, expliquant que beaucoup vivent désormais dans la peur permanente d’une accusation de blasphème. Selon les chiffres de la Commission pakistanaise pour les droits de l’homme cités dans cet entretien, le nombre de personnes emprisonnées pour blasphème serait passé de 11 à 767 en quatre ans. Le prélat dénonçait notamment une nouvelle forme de piège numérique : des contenus jugés offensants sont envoyés à des chrétiens via WhatsApp ou les réseaux sociaux avant d’être utilisés comme preuves d’accusation.

Le 18 septembre 2024, Shagufta Kiran, mère de famille chrétienne de 40 ans, a ainsi été condamnée à mort pour blasphème après avoir été accusée d’avoir partagé un contenu offensant dans un groupe WhatsApp.

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Les violences collectives constituent une autre menace majeure. Le 16 août 2023, dans la ville de Jaranwala, au Pendjab, plusieurs églises catholiques et protestantes ainsi que des dizaines de maisons chrétiennes ont été incendiées après des accusations de profanation du Coran relayées sur les réseaux sociaux. Des centaines de familles chrétiennes avaient dû fuir leurs quartiers. L’évêque d’Hyderabad évoquait aussi une discrimination devenue structurelle. « La discrimination et l’exclusion s’enracinent dans tous les aspects de la vie », dénonçait-il. Dans certaines écoles ou universités à majorité musulmane, des élèves chrétiens sont insultés et qualifiés de « kafirs », c’est-à-dire « infidèles ». Les responsables religieux fondamentalistes déconseillent parfois à leurs fidèles de souhaiter Noël ou Pâques aux chrétiens.

Autre sujet particulièrement sensible : les enlèvements et conversions forcées de jeunes filles chrétiennes ou hindoues. Des adolescentes parfois âgées de seulement 11 ou 12 ans sont kidnappées, converties à l’islam puis mariées de force. Une fois un certificat de conversion établi, les familles se retrouvent souvent sans recours. Plusieurs organisations chrétiennes dénoncent également des agressions sexuelles visant de jeunes domestiques chrétiennes employées dans des familles musulmanes. Face à cette situation, l’Église pakistanaise tente de maintenir une présence active. Depuis 1987, la Commission nationale Justice et Paix accompagne juridiquement les victimes de discriminations et défend les minorités devant les tribunaux. Elle mène également un travail de sensibilisation auprès des familles chrétiennes les plus vulnérables. Dans ce contexte hostile aux chrétiens, les paroles de l’archevêque émérite de Karachi prennent une dimension particulière. En parlant d’« harmonie » plutôt que de simple « dialogue », il appelle à dépasser les échanges de façade pour construire une véritable coexistence entre communautés religieuses. « L’harmonie », insiste-t-il, suppose avant tout « l’acceptation mutuelle ».

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