À Toulouse, l’église du Gesù accueillera bientôt douze heures ininterrompues de concerts, de midi à minuit. Ambient, pop alternative, pop électronique, pop soul, électro modulaire, folk, musiques expérimentales ou encore « rituel vocal » : la programmation ressemble davantage à celle d’un festival branché qu’à celle d’un lieu consacré à la prière et à l’adoration de Dieu. Dans l’Orne, même logique. Pour financer la restauration d’une petite église romane, une association organise un concert mêlant pop folk, piano, guitare et textures électroniques. Là encore, l’objectif affiché est noble : sauvegarder le patrimoine, récolter des fonds, faire vivre l’édifice.
Qui pourrait être opposé à la sauvegarde des églises ? Certainement pas les catholiques. Mais derrière ces initiatives se cache une question fondamentale : que reste-t-il d’une église lorsque sa vocation première disparaît ?

intérieur de l’église de Gesu, sa rosace et son prestigieux orgue Cavaillé-Coll
Construite entre 1854 et 1861 par les jésuites, richement décorée et consacrée au culte catholique en 1869, cette imposante église néogothique fut pendant plus d’un siècle un lieu de prière, de prédication et de vie sacramentelle. Aujourd’hui, l’édifice accueille principalement des manifestations culturelles et musicales. Les voûtes sont toujours là, les vitraux aussi, les clochers dominent encore le ciel toulousain et les croix sont encore sur les clochers. Pourtant, cette permanence des symboles ne doit pas masquer la réalité : lorsqu’une église cesse d’être un lieu consacré à Dieu pour devenir un espace de spectacle, elle illustre parfaitement ce grand détournement des églises que l’on présente trop souvent comme une renaissance alors qu’il témoigne surtout du recul de la foi.

Les organisateurs expliquent qu’il faut sauver les bâtiments, les restaurer, les faire connaître au public et recolter des fonds. Ils invoquent la culture, l’animation locale et la préservation du patrimoine. Mais cette agitation culturelle donne le sentiment d’une immense fuite en avant. On restaure les toitures, on consolide les murs, on rénove les installations électriques, on organise des spectacles. Pourtant, qui parle encore de messe, de confession, d’adoration ou de conversion ?
À force de transformer les églises en espaces culturels polyvalents, on finit par entretenir l’illusion que le christianisme survit parce que ses bâtiments sont encore debout. Or une église n’est pas d’abord un monument historique. Elle est la maison de Dieu, le lieu du sacrifice eucharistique et le cœur spirituel d’une communauté. Lorsque cette réalité s’efface, les pierres ne deviennent plus que le décor d’autre chose. Le bruit et l’agitation autour de ces représentations sont symptomatiques d’un vide : l’Essentiel n’est plus là, et le patrimoine sans la foi n’est qu’une coquille vide.

Le constat est rude, mais il faut avoir le courage de le regarder en face. Certains préfèrent voir une nef remplie pour un concert de rock plutôt que vide pour une messe. Pourtant, cette fréquentation culturelle ne doit pas masquer la déchristianisation qui se poursuit.On se félicite d’une église pleine pour écouter de la pop, du folk ou de l’électro, tandis que les célébrations dominicales rassemblent toujours moins de fidèles. On applaudit la renaissance du bâtiment alors même que la vie spirituelle qui l’a fait naître continue de s’éteindre.
D’une certaine manière, mieux vaudrait encore voir les pierres se dégrader que se bercer d’illusions sur l’état réel de notre héritage religieux. Car le danger n’est pas l’écroulement des voûtes. Le véritable drame réside dans l’effondrement de la foi.
Bien sûr, les églises méritent d’être préservées. Elles comptent parmi les plus beaux témoignages de notre civilisation chrétienne. Mais leur conservation n’a de sens que si elle demeure ordonnée à leur vocation première, même lorsqu’elles sont désacralisées. Or, beaucoup de maires feignent de l’ignorer et justifient tout au nom de la seule logique financière : il faudrait rentabiliser une église comme on rentabilise une salle dans laquelle on a réalisé des travaux. Certains maires s’autorisent ainsi toutes les initiatives, tandis que certains prêtres ou évêques se montrent trop timorés pour empêcher que l’on fasse tout et n’importe quoi, y compris dans des églises désacralisées.
Le respect dû à ces lieux, marqués par des siècles de prière et de vie chrétienne, ne devrait pourtant jamais être totalement effacé par des considérations de rentabilité. Le problème n’est donc pas seulement l’organisation d’un concert ou d’un événement culturel. Le problème est l’inversion des priorités. On se mobilise avec une énergie admirable pour sauver les pierres tandis que l’on accepte avec résignation la disparition de ce qui leur donnait vie. À Toulouse comme à L’Hermitière, les murs sont encore là. Les clochers dominent toujours les paysages. Mais l’essentiel n’est plus assuré. Et une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle a bâti ses églises finira tôt ou tard par ne plus savoir pourquoi elle les conserve.


