Derrière les arguments juridiques avancés, beaucoup y voient surtout un nouveau prétexte pour s’en prendre à la visibilité du christianisme dans l’espace public. C’est le combat de la haine contre un symbole qui continue pourtant de parler à des millions de Français. L’histoire pourrait sembler anecdotique. Elle est pourtant révélatrice d’un phénomène plus profond. À Comps, petit village du Gard, une croix métallique fixée sur un rocher dominant la commune est devenue l’objet d’une dénonciation officielle. Non pas parce qu’elle troublerait l’ordre public, menacerait la sécurité de quiconque ou porterait atteinte à une liberté fondamentale, mais parce qu’une association baptisée « Action citoyenne antiraciste et antifasciste à Beaucaire » a décidé d’alerter la Ligue des droits de l’Homme, estimant que cette installation constituerait une « atteinte très claire de la laïcité ».
L’information, rapportée par France Bleu Gard Lozère, suscite immédiatement une interrogation : quel rapport existe-t-il entre la lutte contre le racisme, la lutte contre le fascisme et la présence d’une croix chrétienne sur les hauteurs d’un village du Gard ?
La présidente de l’association, Laure Cordelier, explique qu’une première croix en bois avait déjà été installée l’année précédente. Restée en place plus d’un an, elle avait fini par disparaître. Une nouvelle croix, cette fois en métal, a récemment été fixée à la roche. « Ils ont remis une croix en métal, très solide, accrochée à la roche », déclare-t-elle. Son association dénonce alors une installation illégale et une « atteinte très claire de la laïcité ». Mais derrière cet argumentaire juridique, beaucoup peinent à ne pas voir un simple prétexte. Car enfin, en quoi cette croix menace-t-elle la République ? En quoi remet-elle en cause l’égalité des citoyens ? En quoi constitue-t-elle une urgence pour une association dont la vocation affichée est la lutte contre le racisme et le fascisme ?
La question mérite d’être posée, car l’impression qui domine est celle d’une recherche permanente de nouveaux combats symboliques. Comme si certains mouvements militants ne pouvaient plus exister sans désigner constamment de nouveaux adversaires. Et lorsque les véritables menaces se font rares, la croix chrétienne devient à son tour un objet de contestation. Le plus frappant est sans doute l’amalgame suggéré par l’association. Sans apporter la moindre preuve, celle-ci affirme soupçonner « un mouvement identitaire catholique local » d’être à l’origine de l’installation.
Ainsi, une simple croix ne serait plus seulement un symbole religieux. Elle deviendrait potentiellement le signe d’une dérive politique. Le raisonnement est révélateur : la croix est présumée suspecte avant même que l’on sache qui l’a installée.
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Depuis près de deux mille ans pourtant, la croix est le symbole du Christ crucifié, de l’amour des ennemis, du pardon, du sacrifice et de l’espérance. Elle a accompagné les saints, les missionnaires, les martyrs et des générations de croyants. Elle domine les clochers, les chapelles, les calvaires et les cimetières de France. La présenter implicitement comme un marqueur idéologique inquiétant revient à déformer profondément sa signification.
Cette polémique intervient d’ailleurs quelques jours seulement après une autre affaire qui a marqué les Pyrénées. Au sommet de l’Aneto, point culminant du massif à 3 404 mètres d’altitude, la croix portée par le jeune Français Maël Le Lagadec, 18 ans, avait été arrachée puis jetée dans le vide après son installation. Là encore, certains avaient cru pouvoir faire disparaître le symbole chrétien. Mais l’histoire a pris une tout autre tournure. Des alpinistes espagnols se sont mobilisés pour récupérer la croix et la remonter jusqu’au sommet. Pour eux, il ne s’agissait pas seulement d’un symbole religieux, mais aussi d’un élément du patrimoine historique et culturel des Pyrénées. Leur geste a démontré que la croix demeure pour beaucoup un signe d’enracinement, de mémoire et de transmission.
Cette affaire soulève également une question plus profonde sur l’évolution de certains mouvements militants. À l’origine, l’antiracisme et l’antifascisme prétendaient combattre la haine, les discriminations et les idéologies totalitaires. Pourtant, lorsqu’ils consacrent leur énergie à dénoncer une croix plantée sur une colline, beaucoup peuvent légitimement s’interroger sur le sens réel de ce combat.
Car quel danger représente cette croix ? Qui discrimine-t-elle ? Qui opprime-t-elle ? Qui menace-t-elle ? Personne. Dès lors, la mobilisation contre un symbole chrétien apparaît moins comme une lutte pour la justice que comme l’expression d’une hostilité idéologique envers tout ce qui rappelle les racines chrétiennes de la France.
Lorsqu’une idéologie se définit principalement par ce qu’elle combat, lorsqu’elle cherche partout des adversaires à dénoncer, lorsqu’elle finit par voir dans une croix un objet de suspicion, elle risque de devenir elle-même une forme d’intolérance. Le paradoxe est alors saisissant : au nom de la lutte contre les exclusions, certains en viennent à exclure symboliquement le christianisme du paysage public. La question de la laïcité mérite pourtant mieux que ces affrontements. La loi de 1905 organise la neutralité de l’État. Elle n’a jamais eu pour vocation d’effacer l’histoire chrétienne de la France ni de faire disparaître toute expression religieuse du paysage national. La laïcité n’est pas une arme dirigée contre la religion.
D’ailleurs, la responsable associative reconnaît elle-même que les croix déjà présentes dans le paysage ont leur place et qu’il n’est « pas question d’y toucher ». Mais pourquoi ce qui était acceptable hier deviendrait-il scandaleux aujourd’hui ? Une croix ancienne serait légitime tandis qu’une croix nouvelle deviendrait une menace ? Le christianisme aurait-il le droit d’appartenir au passé, mais plus au présent ? Au fond, l’affaire de Comps dépasse largement les frontières de ce village gardois. Elle pose une question essentielle : certaines associations utilisent-elles désormais la laïcité comme un prétexte pour mener un combat culturel contre la visibilité du christianisme ? Beaucoup de Français pourraient être tentés de répondre par l’affirmative.


