Au port d’Arguineguín, dans l’archipel des Canaries, face aux migrants, aux bénévoles, aux responsables ecclésiaux et aux autorités civiles, le pape a développé une réflexion qui dépasse les slogans habituels et qui replace la question migratoire dans toute sa complexité humaine, morale et politique. Dès les premières lignes, le Saint-Père a rappelé une vérité fondamentale souvent oubliée : les migrants ne sont ni des statistiques ni des catégories administratives. « Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers ! », a-t-il lancé. Derrière chaque embarcation qui accoste se trouvent des hommes, des femmes et des enfants porteurs d’une histoire, d’une famille et d’une dignité que rien ne peut effacer.
Mais le pape ne s’est pas arrêté à l’émotion ou à l’appel à la compassion. Son analyse s’est révélée plus exigeante lorsqu’il a dénoncé les causes profondes des migrations forcées. Évoquant le témoignage d’une victime de la traite humaine, il a rappelé que beaucoup ne quittent pas leur pays par choix mais parce que « la pauvreté, la guerre, la menace ou l’exploitation » leur ont fermé toute autre perspective. C’est dans ce contexte qu’il a prononcé la phrase qui restera sans doute comme le cœur de son intervention :
« S’il existe un droit à chercher refuge lorsque la vie est menacée, il existe aussi un droit à ne pas devoir migrer. »
Cette affirmation mérite une attention particulière. Depuis plusieurs décennies, le débat public européen se concentre essentiellement sur l’accueil ou le contrôle des frontières. Léon XIV déplace le regard vers une question plus fondamentale : pourquoi tant de personnes sont-elles contraintes d’abandonner leur terre, leur culture et leurs proches pour survivre ?
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Le pape énumère alors ce que devrait garantir toute nation digne de ce nom : la possibilité de vivre « sans faim, sans guerre, sans persécution, sans violence », sans corruption et sans destruction de l’avenir des enfants. En d’autres termes, l’émigration massive apparaît moins comme une solution que comme le symptôme d’un échec politique, économique et moral. Le discours contient également une dénonciation vigoureuse des réseaux criminels qui prospèrent sur le désespoir humain. Léon XIV évoque les « mafias qui trafiquent dans la détresse » et les passeurs qui exploitent femmes et enfants. Il met aussi en garde les migrants eux-mêmes contre les « chants de sirène » de ceux qui promettent un avenir facile tout en les conduisant vers l’exploitation ou la mort.
Sur le plan théologique, l’image biblique de la mer occupe une place centrale. Le pape y voit le symbole du chaos et des forces destructrices qui menacent l’homme. Mais il rappelle que le Christ domine les flots et ordonne à la tempête de se calmer. Cette référence permet à Léon XIV d’affirmer que l’Église ne peut rester silencieuse face à la souffrance humaine, tout en refusant de réduire sa mission à une simple gestion humanitaire. En conclusion, le pape adresse un avertissement aux responsables politiques comme aux sociétés occidentales : « Chaque bateau qui arrive ne transporte pas seulement des migrants ; il apporte avec lui une question : quel monde avons-nous construit ? » Une interrogation qui dépasse largement les côtes des Canaries et qui renvoie chacun à sa responsabilité devant la dignité de la personne humaine.
Voyage apostolique de Sa Sainteté le pape Léon XIV en Espagne (6-12 juin 2026)
Rencontre avec les acteurs de l’accueil des migrants au port d’Arguineguín, 11 juin 2026
Traduction Tribune Chrétienne
« Chers frères et sœurs,
Nous venons d’entendre l’un des passages les plus exigeants de l’Évangile. Nous savons que ce même chapitre contient également un avertissement qu’aucun croyant ne peut prendre à la légère (Mt 25, 41-45). Aujourd’hui, au bord de la mer, la Parole devient concrète : ici arrivent tant de vies blessées, dépouillées de presque tout, mais jamais, jamais de leur dignité. Ici, l’Évangile nous arrache à la position confortable du spectateur et nous place face au frère qui arrive. Il nous demande si nous avons su reconnaître le Christ en ceux qui débarquent marqués par la peur, la faim et la violence, après le désert, la nuit et la mer.
Comme vous pouvez le voir, je porte à la main l’anneau que l’on appelle « l’anneau du Pêcheur ». Son nom même nous conduit au lac de Galilée, où le Christ appela Pierre en lui disant : « Désormais ce sont des hommes que tu prendras » (Lc 5, 10). L’Église a toujours vu dans ce verset l’image de sa mission. Mais ici, et dans des lieux comme El Hierro, ce mandat prend une dimension littérale et douloureuse. Cette île, petite par sa superficie mais grande par son humanité, a vu arriver des milliers de personnes arrachées à leur terre et confiées à la fragilité d’un cayuco. Il y a des personnes secourues en mer et des corps sans vie repêchés dans les eaux.
C’est pourquoi le successeur de Pierre ne peut se désintéresser de ces rivages. L’Église ne peut ignorer ces eaux, ni aucun lieu où la faim, la soif, la violence, la peur ou l’exil continuent de blesser la dignité humaine. Les disciples de Jésus ne peuvent considérer comme étranger le cri de ceux qui appellent dans la nuit.
Dans le langage biblique, la mer peut être l’image de la menace, de l’obscurité et du chaos. C’est là qu’apparaissent le Léviathan, figure de la force qui dévore, et Rahab, symbole de l’orgueil des puissances qui se dressent contre Dieu et contre la vie (cf. Ps 74, 13-14 ; 89, 10-11 ; Is 27, 1 ; 51, 9 ; Jb 26, 12). Aujourd’hui encore, des monstres rôdent sur ces mers : les mafias qui exploitent le désespoir humain, les trafiquants qui réduisent des femmes et des enfants en esclavage, ainsi que l’indifférence de beaucoup, qui permet aux pauvres d’être engloutis par l’exploitation ou l’oubli.
Mais la foi ne reste pas paralysée devant la puissance de la mer. Nous croyons en un Dieu qui maîtrise le chaos, fixe une limite au mal et ouvre un chemin lorsque la mort semble l’emporter. Le peuple d’Israël en a fait l’expérience en traversant la mer Rouge pour sortir de l’esclavage et marcher vers la liberté (cf. Ex 14, 21-31). Et nous le contemplons dans le Christ qui marche sur les eaux et qui, face à la tempête, prononce cette parole souveraine : « Silence ! Tais-toi ! » (Mc 4, 39 ; cf. Mt 14, 25-27). Cette voix continue de retentir contre les forces qui dévorent, asservissent et rejettent tant de nos frères et sœurs. Là où le Christ ordonne à la mer de se taire, l’Église ne peut rester muette devant ceux qui sont abandonnés à ses flots.
Merci pour vos témoignages, pour nous avoir rappelé ce que signifie sauver des vies. María, merci de nous avoir rappelé ce que font chaque jour la Caritas, les paroisses et tant de personnes. Tes paroles nous montrent où commence la conversion du regard : lorsque le migrant cesse d’être « l’un parmi tant d’autres », lorsqu’il cesse d’être une catégorie ou un chiffre. Alors seulement nous comprenons que cette petite fille pourrait être notre fille, que ces visages pourraient faire partie de notre famille. Dès lors, la conscience n’a plus d’excuse.
La miséricorde commence par de petits gestes : parfois avec quelques biscuits et un peu de lait ; parfois avec cinq pains et deux poissons (cf. Mt 14, 17-21). Il ne s’agit pas de tout résoudre, mais de tout remettre entre les mains de Dieu et d’être présents là où l’être humain souffre, là où les ressources sont insuffisantes et où il n’existe pas de langue commune, mais où les gestes peuvent encore parler. Merci de tout cœur à tous ceux qui participent aux secours, à l’accueil et à l’accompagnement, témoignant que la miséricorde concrète peut sauver et transformer de nombreuses vies.
Chère Blessing, même si tu n’es pas ici aujourd’hui, ta voix est présente. Merci d’avoir partagé avec nous ton histoire. Ton prénom signifie « bénédiction » et nous rappelle que toute vie humaine est une bénédiction de Dieu. Personne ne peut l’acheter, la vendre, l’utiliser ou la jeter, car en chaque personne resplendit l’image et la ressemblance du Créateur (cf. Gn 1, 27).
Tu nous as raconté avoir quitté ton pays non parce que tu le voulais, mais parce qu’il n’y avait pas d’autre choix. Dans tes paroles, nous entendons le drame de tant de personnes contraintes de partir parce que la pauvreté, la guerre, la menace ou l’exploitation leur ont fermé toute autre route.
Je voudrais que ce message parvienne à toi et à tant de femmes victimes de la traite et de l’exploitation : si d’autres ont mis un prix sur ton corps, Dieu n’a jamais cessé de te regarder comme une personne d’une valeur inestimable. Si l’on a voulu t’enfermer dans un passé de souffrance, Dieu continue de prononcer sur toi une promesse d’avenir. Si l’on t’a traitée comme une chose, l’Église veut te dire aujourd’hui : tu es une fille, tu es une sœur, tu es une bénédiction. Ta vie n’appartient pas à ceux qui t’ont fait du mal ; ton corps n’appartient pas à ceux qui ont abusé de toi ; tes jours n’appartiennent pas à ceux qui ont voulu les enchaîner à la peur. Ta vie appartient à Dieu et conserve une dignité que personne ne peut t’enlever. Et nous voulons marcher avec toi jusqu’à ce que cette vérité se fasse de nouveau entendre, plus forte que la douleur.
Chers migrants, avant toute autre parole, je veux m’incliner devant votre dignité. Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers. Vous êtes des personnes, avec une famille et une maison laissées derrière vous, avec des rêves que personne n’a le droit de mépriser.
Mais je veux aussi vous dire que votre vie doit être protégée. Ne remettez pas votre existence entre les mains de ceux qui en font un commerce. Ne croyez pas ceux qui promettent des paradis faciles en échange de votre corps, de votre argent, de votre silence ou de votre liberté. Ces fausses promesses sont des chants de sirènes ; ce sont des industries de mort.
Votre drame doit devenir un examen de conscience : pour les pays d’origine, qui doivent créer des conditions de paix, de justice et de développement ; pour les pays de transit, appelés à protéger les plus faibles et à ne pas les abandonner aux réseaux criminels ; pour l’Europe, qui ne peut proclamer la dignité humaine tout en s’habituant à voir la Méditerranée et l’Atlantique devenir des cimetières sans sépulture ; pour la communauté internationale, appelée à une coopération efficace et persévérante.
L’Église elle aussi doit se laisser interpeller. L’accueil du migrant ne peut être quelque chose de secondaire, ni être laissé à la seule responsabilité de quelques bénévoles. Nous nous agenouillons devant l’autel pour adorer le Christ présent dans l’Eucharistie, dont nous recevons la force et la motivation pour vivre la charité. Nous ne pouvons donc pas ensuite « passer notre chemin » devant les cayucos et les pateras, car tout service naît de la prière et tout engagement y retourne.
Depuis cette île, je voudrais que la voix de ceux qui ont parlé aujourd’hui atteigne ceux qui portent des responsabilités décisives, autorités civiles, parlements, gouvernements et organisations internationales, mais aussi les communautés chrétiennes, les autres traditions religieuses et tous les hommes et femmes de bonne volonté.
Il ne suffit pas de gérer les arrivées, de produire des statistiques, de renforcer les frontières ou de déplorer les morts lorsqu’elles ont déjà eu lieu. Chaque embarcation qui arrive ne transporte pas seulement des migrants ; elle apporte avec elle une question : quel monde avons-nous construit pour que tant de frères et sœurs soient contraints de risquer la mort pour chercher la vie ?
La dignité humaine exige des voies légales et sûres, le secours et l’assistance, une coopération réelle contre les trafiquants, une protection effective des victimes, des processus sérieux d’accueil et d’intégration, ainsi que des politiques permettant à chacun de vivre dignement sur sa propre terre.
S’il existe un droit à chercher refuge lorsque la vie est menacée, il existe aussi un droit à ne pas devoir migrer : le droit de rester chez soi sans faim, sans guerre, sans persécution, sans violence, sans que la terre devienne inhabitable, sans que la corruption vole le pain des pauvres, sans que les armes détruisent l’avenir des enfants.
Nous ne pouvons pas nous habituer à compter les morts. La dignité humaine n’a pas de passeport et ne perd pas sa valeur lorsqu’elle franchit une frontière.
Que le Dieu qui « au soir de notre vie nous jugera sur l’amour » (saint Jean de la Croix) nous accorde de le reconnaître aujourd’hui dans les pauvres et les étrangers, et nous libère de regarder la souffrance d’autrui comme si elle ne nous concernait pas.
Que Notre-Dame du Carmel accompagne ceux qui sont arrivés, console ceux qui ont perdu leurs proches, soutienne ceux qui les accueillent et réveille en chacun de nous le courage de la miséricorde.
Et que l’histoire ne puisse pas nous accuser d’avoir transformé la souffrance de ceux qui souffrent en un paysage habituel de nos côtes. Car aujourd’hui, ici, au bord de la mer, chaque vie qui arrive nous demande ce qu’il reste de notre humanité. Tôt ou tard, on saura si nous avons su la préserver ou si nous avons laissé l’indifférence parler à notre place.
Merci beaucoup. »
Source Vatican


