Comment construire une Église dans un pays où l’on parle plus de 800 langues, où l’appartenance tribale demeure extrêmement forte et où certaines communautés restent marquées par des conflits anciens ? La réponse apportée par l’expérience catholique en Papouasie-Nouvelle-Guinée mérite l’attention : non pas effacer les cultures, mais les dépasser dans une appartenance chrétienne commune.
C’est ce que raconte le père Christian Sieland, directeur national des Œuvres Pontificales Missionnaires, dans un entretien accordé à Marie-Lucile Kubacki pour l’Agence Fides, publié le 12 août. Son témoignage intervient alors que le diocèse de Bougainville célèbre les 125 ans de l’arrivée des premiers missionnaires catholiques. La mission commencée avec les Maristes à Pokpok en 1901 puis à Buin en 1903 est aujourd’hui devenue un diocèse comptant plus de 200 000 fidèles répartis dans 35 paroisses.
L’histoire racontée par le père Sieland est d’abord celle d’un enracinement progressif. Il se souvient d’une époque où près de 90 % du personnel de l’Église locale était composé de missionnaires étrangers. Son propre père était un missionnaire laïc engagé pendant plus de vingt ans aux côtés de prêtres et de religieux. Aujourd’hui, la situation s’est profondément transformée : le clergé local prend progressivement la responsabilité d’une Église devenue adulte. Les années 1990 ont notamment marqué une forte progression des vocations locales, accélérée dans les années 2000. L’enjeu est désormais de bâtir une Église autonome, profondément catholique mais aussi pleinement mélanésienne.Cette réussite ne signifie pourtant pas que l’Évangile doive simplement se superposer aux traditions existantes.
Le père Sieland défend une conception exigeante de l’inculturation : conserver ce que les cultures locales portent de bon tout en laissant l’Évangile transformer ce qui lui est incompatible. Il cite notamment les chasses aux sorcières, la polygamie et les affrontements tribaux parmi les réalités que l’évangélisation doit encore contribuer à faire disparaître.
La foi chrétienne comme identité commune
C’est ici que se trouve sans doute la clé de cette étonnante unité.La Papouasie-Nouvelle-Guinée demeure une société profondément tribale. Pourtant, explique le prêtre, le pays a réussi à célébrer cinquante années d’indépendance en restant uni, démocratique et majoritairement chrétien malgré ses difficultés économiques, politiques et sociales.Pour le père Sieland, « notre identité chrétienne est le plus puissant facteur d’unité ». Dans les structures ecclésiales, des hommes et des femmes appartenant à des tribus historiquement rivales peuvent désormais siéger ensemble et travailler au sein du même conseil pastoral.
Voilà peut-être le véritable enseignement de cette histoire : l’unité n’a pas été obtenue en prétendant que les différences n’existaient plus. Elle a été rendue possible en donnant aux populations une appartenance supérieure aux appartenances tribales. L’Église y a aussi contribué très concrètement. Écoles et centres de santé ont accueilli les populations sans distinction de tribu, participant ainsi à l’émergence progressive d’une identité commune.
L’Évangile ne bénit pas toutes les traditions. L’expérience papoue rappelle également une vérité parfois oubliée dans certains discours contemporains sur l’inculturation : respecter une culture ne signifie pas considérer toutes ses pratiques comme bonnes.
Sur ce point, le témoignage recueilli par Fides est particulièrement clair. Les croyances dans la sorcellerie, les envoûtements et les esprits demeurent présentes, y compris chez certains catholiques pratiquants. L’Église accompagne pastoralement ces populations mais affirme simultanément l’incompatibilité de certaines pratiques avec la foi chrétienne. Même fermeté concernant la polygamie. Parallèlement, des centres pastoraux forment des responsables locaux pour accompagner les victimes de violences, lutter contre les accusations de sorcellerie et intervenir comme médiateurs dans les conflits tribaux.L’inculturation apparaît donc ici non comme une dilution de la doctrine dans les cultures locales, mais comme leur évangélisation patiente.
Un symbole résume cette capacité du catholicisme à dépasser les appartenances particulières : saint Pierre To Rot, martyr et catéchiste originaire de Nouvelle-Bretagne. Le père Sieland explique que, quelle que soit leur région, les catholiques du pays peuvent dire de lui : « Il est des nôtres ». Son identité régionale s’efface derrière une appartenance plus profonde : celle du martyr catholique devenu patrimoine spirituel de tout un peuple.
Cette unité demeure fragile. Les guerres tribales n’ont pas disparu et la loi du talion continue d’alimenter certains cycles de vengeance. Mais dans les régions touchées par les affrontements, les Églises jouent fréquemment un rôle de médiation, bénéficiant, selon le père Sieland, d’une confiance souvent supérieure à celle accordée aux responsables politiques.L’expérience de Papouasie-Nouvelle-Guinée montre ainsi quelque chose de profondément catholique : l’unité ecclésiale ne suppose pas l’uniformité culturelle. Elle devient possible lorsque les différences légitimes sont assumées, mais ordonnées à une vérité et à une foi communes.
Cette expérience devrait aussi servir d’exemple à la France et, plus largement, à l’Europe, confrontées au défi de faire vivre ensemble des populations d’origines, de cultures et de traditions toujours plus diverses. La Papouasie-Nouvelle-Guinée rappelle qu’une juxtaposition de communautés ne suffit pas à constituer un peuple : un véritable vivre-ensemble suppose une communion plus profonde, une référence commune capable de dépasser les appartenances particulières sans les abolir.


