Il fallait sans doute oser. À Coublucq, petite commune du Nord-Béarn, dans les Pyrénées-Atlantiques, l’absence de prêtre pour célébrer la solennité de l’Assomption a conduit le comité des fêtes, soutenu par le maire, à une initiative pour le moins contestable : installer un écran dans le sanctuaire de l’église de l’Assomption-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie afin d’y retransmettre, le 15 août à 10 h 30, la messe diffusée par France 2.
Selon ICI Béarn Bigorre, qui a révélé l’affaire, le diocèse s’opposait précisément à cette initiative. Ce point est essentiel : nous ne sommes donc pas simplement devant quelques paroissiens regardant ensemble une retransmission télévisée, mais devant une initiative portée par le comité des fêtes et soutenue par l’autorité municipale malgré l’opposition de l’autorité ecclésiastique. L’affaire pourrait prêter à sourire si elle ne révélait pas une confusion beaucoup plus profonde sur la nature de la messe.
Comme pour une finale de Coupe du monde, on installe un écran et l’on retransmet l’événement. La comparaison peut sembler sévère, mais elle touche précisément au problème : à force de traiter la messe comme un spectacle auquel une assemblée assisterait collectivement, on brouille toujours davantage le sens des fêtes religieuses et celui des rassemblements festifs profanes.
La Messe n’est pas une fête de village, elle n’est pas une animation spirituelle ou folklorique que l’on pourrait maintenir par des moyens techniques lorsque le célébrant manque. Elle est le Saint Sacrifice, le cœur même de la vie sacramentelle de l’Église. Or un écran ne célèbre rien.
La théologie catholique est ici d’une remarquable clarté. Dans l’Eucharistie, le prêtre agit in persona Christi. Par les paroles de la consécration et l’action de l’Esprit Saint, le pain et le vin deviennent véritablement le Corps et le Sang du Christ. La messe rend sacramentellement présent l’unique sacrifice du Calvaire. Devant une retransmission télévisée, rien de cela ne se produit dans l’église où se trouve l’écran. Aucun prêtre n’y célèbre. Aucune consécration n’y est accomplie. Le sacrifice eucharistique est célébré ailleurs et les personnes présentes peuvent naturellement s’y unir spirituellement, mais elles n’assistent pas à une messe célébrée dans leur église.
C’est précisément pourquoi les retransmissions télévisées sont précieuses pour les malades, les personnes âgées ou les fidèles empêchés de se déplacer : elles permettent de s’unir à une célébration réelle qui se déroule ailleurs. Mais personne ne prétend que le téléviseur transforme le salon d’une personne malade en lieu de célébration eucharistique.
Faire entrer cette logique de retransmission collective jusque dans le sanctuaire d’une église introduit donc une confusion symbolique redoutable. L’image finit par prendre la place de la présence, la diffusion celle de la célébration et la technique celle du sacrement.
À cela s’ajoute une question d’autorité qui ne saurait être évacuée. Une église catholique n’est pas une salle des fêtes. Même lorsqu’une commune est propriétaire matériellement de l’édifice, celui-ci demeure affecté au culte catholique. Le maire n’est ni le curé ni l’évêque. La propriété des murs ne confère aucune autorité liturgique.Et lorsque le diocèse manifeste son opposition, passer outre revient précisément à méconnaître cette distinction fondamentale entre l’administration civile d’un bâtiment et l’autorité de l’Église sur l’exercice du culte.
Il existait pourtant des solutions autrement plus catholiques. Les fidèles pouvaient rejoindre une messe célébrée dans une paroisse voisine. Avec l’accord des autorités ecclésiastiques, l’église pouvait accueillir un chapelet solennel en l’honneur de Notre-Dame, les vêpres de l’Assomption, une célébration de la Parole conforme aux normes de l’Église ou simplement un temps de prière. Surtout, l’absence de prêtre aurait pu devenir en elle-même un enseignement.
La France manque de prêtres. Des communautés rurales voient désormais les célébrations eucharistiques s’espacer. Cette situation est douloureuse. Mais elle devrait précisément rappeler que le prêtre est irremplaçable dans l’économie sacramentelle catholique et susciter une prière renouvelée pour les vocations. Masquer son absence derrière un écran risque au contraire d’acclimater progressivement les esprits à une idée terrible : finalement, puisque l’image est là, puisque les chants sont là et puisque l’assemblée est réunie, l’essentiel serait préservé. Non. L’essentiel est justement ce qui manque.
L’épisode est d’autant plus paradoxal qu’il intervient le jour de l’Assomption. Le christianisme est la religion de l’Incarnation, de la Présence réelle et des sacrements. Le Verbe s’est fait chair. À la messe, le Christ n’est pas simplement évoqué par une image : il se rend réellement et substantiellement présent sous les espèces eucharistiques. À force de vouloir préserver coûte que coûte l’apparence d’une tradition villageoise, on risque donc d’en perdre la substance. La fête religieuse devient une composante du programme festif local, la messe un événement à retransmettre et l’église le décor patrimonial du rassemblement. C’est précisément cette confusion entre le sacré et le profane qu’il faut refuser.


