Ils avaient l’apparence de manuscrits vieux de deux millénaires, portaient des passages bibliques et avaient trouvé leur place dans des collections prestigieuses. Pourtant, certains fragments prétendument issus des manuscrits de la mer Morte n’avaient rien d’antique. Leur histoire constitue aujourd’hui l’un des plus importants fiascos récents du marché des antiquités bibliques. Une précision s’impose : l’authenticité des manuscrits de la mer Morte découverts à partir de 1947 dans les grottes proches de Qumrân n’est pas en cause. Ces milliers de fragments, datés pour l’essentiel des derniers siècles avant Jésus-Christ et du Ier siècle de notre ère, constituent une découverte archéologique majeure pour la connaissance du judaïsme antique et de la transmission du texte biblique.
L’affaire concerne une autre catégorie de documents : de petits fragments apparus sur le marché des antiquités à partir de 2002, sans provenance archéologique suffisamment établie.
Le cas le plus spectaculaire reste celui du Museum of the Bible, à Washington. L’établissement avait acquis seize fragments attribués aux manuscrits de la mer Morte. Treize furent même publiés en 2016 dans un ouvrage scientifique consacré à la collection du musée. Les premiers doutes conduisirent à des analyses poussées. En 2018, cinq fragments furent retirés de l’exposition après des tests concluant que leurs caractéristiques étaient incompatibles avec une origine antique. Puis l’ensemble de la collection fut soumis à une expertise beaucoup plus vaste : imagerie multispectrale, microscopie 3D, fluorescence X et analyses moléculaires notamment.
Le verdict, rendu public en 2020, fut sans appel : aucun des seize fragments n’était authentique. Les experts conclurent qu’ils présentaient les caractéristiques de contrefaçons modernes délibérément fabriquées pour imiter les véritables manuscrits.
Les faussaires avaient néanmoins travaillé avec une redoutable habileté. Plusieurs fragments semblent avoir été réalisés sur du cuir ancien, ce qui permettait au support de passer certains examens. Mais la microscopie révéla notamment que l’encre avait été déposée sur des surfaces déjà détériorées : dans certains cas, l’écriture recouvrait des fissures anciennes. Le support pouvait être vieux, le texte, lui, ne l’était pas.
Dans cette histoire, le Français Michael Langlois, épigraphiste et spécialiste des manuscrits anciens, occupe une place particulière. Dès 2006, il avait exprimé des doutes. En examinant à partir de 2013 des fragments de la prestigieuse collection norvégienne Schøyen, il releva des anomalies matérielles et paléographiques. Après de nouveaux examens, neuf fragments furent finalement exclus de l’édition scientifique alors en préparation. Langlois estimait pourtant que le nombre de faux pouvait être supérieur. Il raconte également qu’on lui demanda de ne pas ébruiter l’affaire et qu’il proposa en 2015 un plan destiné à tenter d’identifier le ou les faussaires.
L’affaire dépasse désormais le seul cas de Washington. Dans un ouvrage publié en ligne le 21 août 2026 par Oxford University Press, Biblical Forgery and Academic Authentication, Jonathan Klawans, professeur à Boston University, consacre tout un chapitre aux faux fragments apparus après 2002. Son propos est sévère : il ne s’intéresse pas seulement à l’habileté des faussaires, mais aux mécanismes qui ont permis à des objets sans provenance sûre d’obtenir la caution de spécialistes et d’entrer jusque dans la littérature scientifique. Klawans pointe notamment la fascination que peut exercer une découverte exceptionnelle, la confiance accordée à certains objets et la difficulté du monde académique à penser immédiatement l’hypothèse du faux. Pour lui, l’affaire révèle aussi la vulnérabilité des experts eux-mêmes face à des contrefaçons conçues précisément pour répondre à leurs attentes.
Le paradoxe est saisissant. Les manuscrits authentiques de Qumrân ont permis de remonter au plus près de l’histoire ancienne du texte biblique. Deux mille ans plus tard, leur valeur scientifique, religieuse et financière est devenue suffisamment considérable pour susciter un marché du faux capable, pendant quelques années, de tromper collectionneurs, musées et universitaires.


