Il est assez rare qu’un discours pontifical adressé à des militaires aborde aussi directement la question de l’autorité. Léon XIV l’a fait ce lundi 24 août, dans la salle du Consistoire, devant une délégation de l’Ordinariat militaire du Portugal, en choisissant non pas de contourner les valeurs propres à la condition militaire, mais de les confronter à l’Évangile. Le pape a d’abord salué l’ensemble des membres, chrétiens ou non, de l’armée de terre, de l’armée de l’air, de la marine, de la Garde nationale républicaine et de la Police de sécurité publique portugaises. Il a également confié au Seigneur deux jeunes militaires morts vendredi dernier alors qu’ils s’étaient arrêtés pour porter secours, les rapprochant explicitement de la figure du Bon Samaritain.
La délégation était venue à Rome pour marquer plusieurs anniversaires : les 60 ans de l’érection du Vicariat militaire, devenu Ordinariat militaire en 1981, et les 25 ans de la nomination de son premier évêque propre. Léon XIV a souhaité que cette institution continue d’apporter sa contribution « au bien spirituel et à la connaissance des valeurs chrétiennes », dans une collaboration constructive avec les autorités civiles et militaires.
Mais le pape est rapidement allé au-delà de la commémoration. Aux hommes chargés de « défendre la souveraineté de la Patrie et l’État de droit », de veiller à la sécurité de leurs concitoyens et de les protéger contre les injustices, Léon XIV a adressé les paroles de saint Paul : « Fortifiez-vous dans le Seigneur », en les invitant à revêtir « la cuirasse de la justice » et à avoir aux pieds « le zèle à annoncer l’Évangile de la paix ».
Le choix de la figure du centurion de Capharnaüm est particulièrement significatif.
Léon XIV énumère sans réticence les vertus traditionnellement associées à la vie militaire : « l’obéissance, la discipline, le renoncement, la loyauté, la camaraderie, le dévouement, la responsabilité et le courage ».
Il ne les oppose pas à la foi chrétienne. Au contraire, le pape montre comment l’expérience même de la hiérarchie permet au centurion de comprendre quelque chose de sa relation au Christ. Cet homme commande, connaît la discipline et sait ce que signifie obéir. Pourtant, lorsqu’il se présente devant Jésus pour demander la guérison de son serviteur, son autorité ne nourrit chez lui aucune illusion de toute-puissance.
« Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri », répond-il au Christ. Léon XIV relève alors ce paradoxe : « Si, d’un côté, ce militaire était conscient de son autorité, de l’autre, il manifesta devant le Fils de Dieu la force de la foi et le courage de l’humilité. » L’humilité n’est donc pas présentée comme le contraire de l’autorité ou du courage. Elle en fixe la limite. Celui qui commande à d’autres hommes demeure lui-même un homme qui ne possède pas tout et ne maîtrise pas tout.
C’est ici que le discours prend une portée beaucoup plus large que son seul auditoire militaire. Le centurion, explique Léon XIV, « ressentait le besoin de Dieu » parce qu’il savait que « l’être humain ne se suffit pas à lui-même, mais aspire à quelque chose de plus, à quelque chose qui le transcende ». Puis vient cette affirmation : « En vérité, l’être humain, quelle que soit sa responsabilité, quel que soit le pouvoir qu’il exerce, aussi irréprochable soit-il, est toujours affamé d’infini et assoiffé d’éternité. »
Derrière l’exemple du centurion apparaît une conception profondément chrétienne du pouvoir. Le grade, la fonction, l’autorité ou la réussite ne changent rien à la condition fondamentale de l’homme. Celui qui exerce une responsabilité reste confronté aux mêmes questions que celui qui n’en exerce aucune : la souffrance, la mort, le sens de son existence et ce qui demeure lorsque disparaissent les fonctions et les honneurs.
Et Léon XIV ne laisse pas cette « soif d’éternité » dans l’indétermination : « L’infini et l’éternité sont à notre portée en Jésus-Christ : ils sont un don du Seigneur. »
La dernière partie du discours s’adresse directement aux aumôniers militaires. Là encore, le pape définit leur mission en termes explicitement spirituels. « Accueillez-les tous, écoutez-les, éclairez-les avec la sagesse de la Parole de Dieu », leur demande-t-il, avant de les appeler à demeurer auprès des militaires et des policiers, à célébrer les sacrements et à accompagner également leurs familles.Léon XIV associe même ce ministère au renforcement de l’esprit de corps des forces armées et de sécurité. L’accompagnement religieux n’est donc pas présenté comme un élément périphérique de la vie militaire. Il touche des hommes et des femmes qui peuvent être confrontés au danger, à la violence, à la mort et au poids de décisions engageant parfois la vie d’autrui.
Le pape termine en invoquant Notre-Dame de Fatima sur leurs missions au Portugal comme à l’étranger.
À ces hommes dont le métier repose précisément sur l’autorité, la discipline et l’obéissance, Léon XIV n’a donc pas demandé d’abandonner ces vertus. Il leur a rappelé ce que le centurion de l’Évangile avait compris avant même de rencontrer le Christ : l’homme peut exercer une autorité réelle sans jamais devenir sa propre mesure.
Texte intégral du discours de Léon XIV en français
Traduction TC
DISCOURS DU SAINT-PÈRE LÉON XIV
À LA DÉLÉGATION DE L’ORDINARIAT MILITAIRE DU PORTUGAL
« Salle du Consistoire
Lundi 24 août 2026
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !
La paix soit avec vous !
Excellence Révérendissime,
Distinguées Autorités,
Révérends Aumôniers,
Chers frères et sœurs !
Vous êtes venus à Rome et, avec vous, sont également venus, d’une certaine manière, les autres membres de vos unités. En vous accueillant, j’étends mon salut à tous les membres – chrétiens et non chrétiens – de l’Armée de terre, de l’Armée de l’air, de la Marine, de la Garde nationale républicaine et de la Police de sécurité publique au Portugal. D’une manière particulière, je me souviens, à la lumière du Christ ressuscité, des deux jeunes militaires de l’Armée de terre qui, vendredi dernier, ont perdu la vie alors que, généreusement, comme le Bon Samaritain, ils s’étaient arrêtés en chemin pour porter secours : je les confie au Seigneur, ainsi que leurs familles.
C’est en pensant au bien de l’ensemble des corps des Forces armées et de sécurité, de leurs membres et de leurs familles, qu’il y a 60 ans fut érigé le Vicariat, qui prit en 1981 le nom d’Ordinariat militaire et eut, il y a 25 ans, son premier évêque propre. Vous avez donc voulu venir à Rome précisément pour marquer ces anniversaires. Puisse l’Ordinariat, en apportant sa contribution inestimable au bien spirituel et à la connaissance des valeurs chrétiennes, continuer à être un espace de collaboration constructive avec les autorités de l’État, gouvernementales et militaires.
Pour celui qui croit au Christ, venir en pèlerinage dans cette ville représente une occasion singulière de renouvellement personnel, en reconnaissant la centralité de Dieu dans sa propre vie et en fortifiant sa foi par la prière auprès du tombeau de l’Apôtre saint Pierre. Chaque jour, il revient à chacun de vous d’accomplir la noble mission de défendre la souveraineté de la Patrie et l’État de droit, en veillant à la sécurité de vos concitoyens et en les protégeant contre les injustices. Je voudrais donc vous répéter cette exhortation de saint Paul : « Fortifiez-vous dans le Seigneur. […] Tenez donc ferme : ayez autour des reins le ceinturon de la vérité, portez la cuirasse de la justice et chaussez vos pieds du zèle à annoncer l’Évangile de la paix » (Ep 6, 10.14-15).
Soyez forts dans le Seigneur comme le centurion qui, à Capharnaüm, s’approcha de Jésus. Il connaissait bien les valeurs selon lesquelles vous réglez votre vie : l’obéissance, la discipline, le renoncement, la loyauté, la camaraderie, le dévouement, la responsabilité et le courage. En même temps, ce militaire ressentait le besoin de Dieu, il savait que l’être humain ne se suffit pas à lui-même, mais aspire à quelque chose de plus, à quelque chose qui le transcende. Ayant un serviteur qui souffrait terriblement, cela le poussa à s’approcher de Jésus, qui lui assura qu’il irait le guérir. Mais il répondit : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Car moi, qui ne suis qu’un subordonné, j’ai des soldats sous mes ordres et je dis à l’un : “Va”, et il va ; à un autre : “Viens”, et il vient ; et à mon serviteur : “Fais ceci”, et il le fait » (Mt 8, 8-9).
Dans cette attitude, il est possible de constater combien le centurion accordait de la valeur à la hiérarchie et comment cette dimension de sa vie quotidienne lui permit d’interpréter sa relation avec Jésus de Nazareth, qu’il confesse comme son Seigneur, son Dieu. Émerveillé par de telles paroles, Jésus déclara : « Chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi ! » (v. 10). Si, d’un côté, ce militaire était conscient de son autorité, de l’autre, il manifesta devant le Fils de Dieu la force de la foi et le courage de l’humilité. En vérité, l’être humain, quelle que soit sa responsabilité, quel que soit le pouvoir qu’il exerce, aussi irréprochable soit-il, est toujours affamé d’infini et assoiffé d’éternité. Or, l’infini et l’éternité sont à notre portée en Jésus-Christ : ils sont un don du Seigneur.
Excellence Révérendissime, très chers aumôniers, c’est à vous que l’Église confie la croissance spirituelle des militaires et des policiers de votre Nation. Accueillez-les tous, écoutez-les, éclairez-les avec la sagesse de la Parole de Dieu, demeurez à leurs côtés en agissant au nom du Christ dans la célébration des sacrements, accompagnez chacun sans oublier leurs familles. De votre ministère spécifique seront recueillis les fruits de la croissance personnelle dans la pratique de la vie chrétienne et du renforcement de l’esprit de corps des Forces armées et de sécurité que vous servez. Merci pour la proximité que, comme de bons pasteurs, vous offrez à ceux qui accomplissent un service si important, particulier et exigeant pour le bien du Portugal et au-delà. Votre témoignage d’amour pour l’Église et pour le Pays est un baume qui réconforte et donne de l’espérance.
Enfin, à vous tous qui êtes venus ici, je veux exprimer ma gratitude pour l’estime, l’appréciation et la reconnaissance manifestées à l’égard du travail accompli au sein de l’Ordinariat. Que Notre-Dame de Fatima vous accompagne dans vos différentes missions, au Portugal comme à l’étranger. Que la joie du Seigneur soit votre force. Que Dieu vous bénisse ! Merci !
[Bénédiction]«
Traduction française réalisée à partir du texte officiel portugais publié par le Saint-Siège.


