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Pourquoi « Le Festin de Babette » était-il le film préféré du pape François ?

Stéphane Audran dans Le Festin de Babette (1987) - le pape François - Depositphotos
Stéphane Audran dans Le Festin de Babette (1987) - le pape François - Depositphotos
François ne cachait pas son admiration pour Le Festin de Babette, au point de le citer dans Amoris laetitia. Derrière ce choix se dessine une part importante de sa conception du christianisme

Le choix peut surprendre. Parmi les grandes œuvres du cinéma mondial, Le pape François avait désigné Le Festin de Babette comme son film préféré bien avant son élection au pontificat. Devenu pape, il continua à l’évoquer, jusqu’à faire entrer le film de Gabriel Axel dans une exhortation apostolique. Sorti au Danemark le 28 août 1987, Le Festin de Babette est adapté d’une nouvelle de Karen Blixen. L’œuvre remportera l’année suivante l’Oscar du meilleur film étranger.

L’intrigue tient presque du conte. Dans une petite communauté protestante du Jutland dominée par l’héritage austère d’un pasteur, deux sœurs vieillissantes ont renoncé aux possibilités d’amour qui s’étaient autrefois offertes à elles. Leur existence est sobre, réglée et entièrement tournée vers une conception exigeante de la religion. Babette, Française ayant fui les violences de la Commune de Paris, devient leur domestique. Lorsqu’elle gagne 10 000 francs à la loterie, elle pourrait refaire sa vie. Elle choisit de dépenser toute cette somme pour offrir aux membres de la communauté un extraordinaire repas français.

Et autour de cette table, quelque chose se produit. Les vieilles querelles s’apaisent, les langues se délient, la joie revient. Le festin devient un acte de gratuité capable de transformer ceux qui le reçoivent. C’est précisément cet aspect qui fascinait Jorge Mario Bergoglio.

Avant même son pontificat, il expliquait voir dans le film une communauté ayant poussé à l’excès les « limites et interdictions », jusqu’à vivre la Rédemption du Christ comme une négation des réalités de ce monde. L’arrivée de Babette et la liberté manifestée dans son festin viennent alors bouleverser cet univers dominé par la peur du plaisir. François reviendra sur cette lecture en 2020, dans ses conversations avec Carlo Petrini. Il qualifie le film d’« un des plus beaux » qu’il ait vus et d’« hymne à la charité chrétienne, à l’amour ». Pour lui, le plaisir humain, lorsqu’il demeure sobre et ordonné, n’est pas l’ennemi de Dieu.

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Le film avait même trouvé sa place quatre ans auparavant dans Amoris laetitia. Au numéro 129, François évoquait Babette pour parler de cette joie particulière qui consiste à faire le bonheur d’autrui, « comme une anticipation du Ciel ». Ce choix cinématographique dit donc beaucoup du pape argentin.

François touchait ici quelque chose de profondément catholique. Le christianisme n’est pas une religion qui considère la Création comme mauvaise. Le repas, le vin, l’amitié, la beauté, le corps ou la fête ne sont pas en eux-mêmes des obstacles à Dieu. Le premier miracle public du Christ, selon saint Jean, se déroule d’ailleurs aux noces de Cana, où l’eau devient vin. Les Évangiles montrent aussi Jésus acceptant les repas, les invitations et la convivialité, au point que ses adversaires lui reprochent précisément de manger avec les pécheurs.

Mais une distinction s’impose.

Le monde spirituel dépeint dans Le Festin de Babette est celui d’un puritanisme protestant extrêmement rigoureux. Il ne saurait être confondu avec l’ascèse catholique. Le jeûne, l’abstinence, le renoncement ou la maîtrise des passions n’ont jamais pour objet, dans la tradition chrétienne, de déclarer mauvais les biens de la Création. Ils doivent au contraire apprendre à les recevoir dans leur juste ordre.

C’est peut-être là que la lecture de François pouvait parfois devenir trop rapide : à force de dénoncer la rigidité, le risque existe de regarder toute discipline comme une méfiance envers la joie. Or le christianisme tient ensemble les deux réalités : le festin et le jeûne, Cana et le désert, la joie de Pâques et l’ascèse du Carême.

Babette ne démontre donc pas que le renoncement serait inutile. Son festin rappelle plutôt que le renoncement chrétien n’a de sens que s’il conduit à une liberté plus grande pour aimer. C’est sans doute pourquoi ce film parlait tant à François. On y retrouve plusieurs intuitions qui traverseront son pontificat : sa méfiance envers une religion réduite à la règle, son insistance sur la miséricorde, son goût de la rencontre et sa conviction que la foi doit faire grandir la vie plutôt que l’étouffer.

Trente-neuf ans après sa sortie, Le Festin de Babette permet ainsi de mieux comprendre François lui-même. Et peut-être aussi de compléter son intuition : le christianisme n’est ni la religion de la privation permanente, ni celle du plaisir érigé en principe. Il est l’apprentissage d’une liberté capable aussi bien de jeûner que de festoyer, parce qu’elle sait de Qui elle reçoit toute chose.

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