Par Philippe Marie
Tribune Chrétienne est un média indépendant, ne fait pas de politique et n’a pas vocation à défendre un homme ou un camp. Mais lorsqu’un catholique est notamment attaqué pour des convictions qui reprennent l’enseignement de l’Église, une question mérite d’être posée ; Vincent Bolloré serait-il finalement devenu un prétexte commode ?
Derrière l’homme d’affaires, ses médias, ses réseaux et l’Institut de l’Espérance, une question beaucoup plus large apparaît au fil des articles publiés ces derniers jours : quelle place reste-t-il en France pour une parole publiquement et pleinement catholique ? Vincent Bolloré n’est pas parfait, et ce n’est d’ailleurs pas le problème. Sa puissance économique et médiatique justifie que les journalistes enquêtent sur lui, ses méthodes, ses relations politiques ou ses intentions. Une démocratie doit pouvoir interroger l’influence d’hommes puissants sur le plan économique et social. Mais depuis la publication de La Droite de Dieu – Vincent Bolloré, un milliardaire en mission, de Camille Vigogne Le Coat et Clément Lacombe, un glissement apparaît : l’homme d’affaires n’est plus seulement interrogé pour ce qu’il fait. Sa foi et ses convictions chrétiennes semblent elles-mêmes devenir des éléments à charge.
La façon de présenter certains mots et certaines expressions comme « mission divine », « combat pour le Christ » ou « ré-évangéliser la France » finit par construire l’image d’un christianisme inquiétant dès lors qu’il prétend sortir des sacristies et intervenir dans la cité. Mais « ré-évangéliser » la France serait-il devenu un crime ?
Le terme peut déplaire, mais l’évangélisation est tout simplement la mission première de l’Église. Quant à la déchristianisation du pays, elle n’est pas une invention de Vincent Bolloré ou d’un cercle de catholiques conservateurs. Depuis des décennies, prêtres, évêques et responsables de l’Église dressent ce constat. La Conférence des évêques de France évoquait elle-même une Église désormais insérée dans un « tissu social sécularisé et déchristianisé, souvent marqué par l’indifférence religieuse ». Faut-il désormais contester jusqu’à ce diagnostic parce qu’un catholique breton le partage ?
La question est d’autant plus étonnante que l’Église de France réfléchit depuis longtemps aux moyens d’annoncer de nouveau l’Évangile dans une société qui s’en est éloignée. Dès 1943, les abbés Henri Godin et Yvan Daniel publiaient France, pays de mission ?, un ouvrage devenu célèbre dans lequel ils constataient déjà la déchristianisation d’une partie de la société française et la nécessité pour l’Église d’y porter de nouveau l’Évangile. Des décennies plus tard, le rapport Dagens, Proposer la foi dans la société actuelle, cherchait encore à répondre à cette même situation.
Évangéliser n’est pas prendre le pouvoir : pour l’Église, c’est annoncer le Christ et proposer la foi chrétienne comme espérance de vie
L’avortement fournit un autre exemple de ce curieux déplacement. Parmi les orientations attribuées au manifeste de l’Institut figurent des mesures concernant l’IVG. Présenter l’opposition à l’avortement d’un catholique comme le signe d’une radicalité particulière revient à oublier que Vincent Bolloré n’a inventé sur ce point aucune doctrine. Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne au paragraphe 2270 que « la vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception ». Le paragraphe suivant rappelle que l’enseignement de l’Église condamnant fermement l’avortement provoqué « n’a pas changé » et « demeure invariable ». L’avortement direct est considéré comme « gravement contraire à la loi morale ».
Le pape François lui-même employait des mots plus sévères encore. En septembre 2021, il déclarait : « L’avortement est plus qu’un problème, l’avortement est un homicide », reprenant également sa comparaison avec le recours à un « tueur à gages » ( médecin) pour résoudre un problème. Quel prêtre, même progressiste, ou quel prélat viendra contredire cela ?
Pour cela et pour bien d’autres choses nous nous étonnons lorsqu’un homme devient la cible d’un tel déluge de critiques et que, parmi les pièces versées au dossier contre lui, apparaissent des convictions qui correspondent, sur des sujets comme l’avortement à l’enseignement de l’Église catholique.
Aussi, samedi soir sur son compte X , Vincent Bolloré a décidé de ne plus laisser les autres parler à sa place. Il revendique son identité : « Comme je suis démocrate-chrétien… » Il assume également l’Institut de l’Espérance et présente son manifeste comme « le fruit du travail d’une quinzaine de personnalités chrétiennes » n’ayant, selon lui, « comme ambition que de servir notre pays ». Surtout, il annonce sa publication intégrale. Qu’il le publie. Chacun pourra alors juger sur pièces, contester ses propositions, en approuver certaines et en rejeter d’autres.
Ce sera plus sain que de transformer chaque référence au christianisme en indice inquiétant d’une entreprise cachée de conquête politique. Car même s’il y a une volonté d’influencer le débat politique, il y a pire comme intention que de prendre les valeurs chrétiennes comme exemple. Qui peut le contester ?
Car l’affaire dépasse désormais Vincent Bolloré. Dans une société qui revendique la diversité des convictions, pourquoi faudrait-il qu’un catholique mette les siennes entre parenthèses lorsqu’il entre dans l’espace public ? Peut-il encore dire qu’il croit au Christ, défendre la vie de la conception à la mort naturelle, parler de famille, de transmission, de bien commun et même souhaiter que l’Évangile soit davantage connu sans devenir suspect ? On peut critiquer Vincent Bolloré. On doit pouvoir enquêter librement sur son influence. Mais transformer sa foi en soupçon permanent est autre chose.
Une certaine presse semble ici avoir choisi son terrain idéologique. À force de présenter comme inquiétantes des convictions qui appartiennent au corpus catholique le plus classique, la critique de l’homme risque de devenir celle du catholicisme lui-même. La dernière phrase publiée samedi soir par Vincent Bolloré prend alors un relief particulier. Après avoir souhaité une France « plus heureuse, harmonieuse et unie », il conclut : « avec la Grâce de Dieu ». Est-ce finalement cela qui dérange ? Si tel est le cas, le véritable sujet n’est déjà plus Vincent Bolloré. Il est celui de la place que la France accepte encore d’accorder à une parole authentiquement chrétienne dans son débat public.


