Depuis 2000 ans

[Vidéo] On peut tout expliquer, tout justifier, même le pire : quand une cathédrale devient la maison du diable

capture écran
capture écran
La cathédrale anglicane Saint-Paul de Londres, toujours pleinement affectée au culte, s’associe pour quatre ans à Fabric, célèbre discothèque londonienne, afin d’organiser des événements musicaux sous son dôme. Une décision qui en dit long sur la place désormais accordée au sacré dans une Église d’Angleterre dirigée à Cantorbéry par Sarah Mullally

Par Philippe Marie

On peut tout expliquer, tout justifier, même le pire. Il suffit de choisir les mots qui rendent acceptable ce qui, hier encore, aurait provoqué la stupeur. Une cathédrale ne se transforme pas en espace événementiel : elle « s’ouvre à de nouveaux publics ». Elle ne cherche plus à augmenter sa fréquentation par des fidèles venus prier : elle promet des « expériences inoubliables » à des spectateurs. Le vocabulaire est séduisant. Il ne change rien à la question essentielle : à quoi doit servir une cathédrale ?

Saint-Paul de Londres a conclu avec Fabric un partenariat courant jusqu’en 2030. Le club devient son partenaire exclusif pour les événements de musique contemporaine. Le premier est annoncé pour le 29 octobre. La cathédrale explique vouloir attirer de nouveaux visiteurs et leur faire découvrir autrement l’édifice. Précision essentielle : Saint-Paul n’est pas désacralisée ni transformée en musée. Elle demeure une cathédrale anglicane en activité. Des offices religieux y sont célébrés quotidiennement, notamment la Sainte Communion selon le rite de l’Église d’Angleterre, ainsi que des offices choraux et l’Evensong. Des fidèles continuent donc d’y entrer chaque jour pour prier. Pour un lecteur catholique, la distinction est importante. Les anglicans parlent eux-mêmes d’« Eucharistie » et certains professent fortement la présence réelle du Christ. Mais l’Église catholique ne reconnaît pas la validité des ordinations anglicanes, conformément notamment à Apostolicae curae de Léon XIII. Elle ne reconnaît donc pas leurs célébrations eucharistiques comme valides au sens sacramentel catholique. Cela ne change rien au fond du problème :

Saint-Paul reste, pour l’Église d’Angleterre et pour ceux qui la fréquentent, une maison destinée au culte chrétien et non une ancienne église rendue à un usage profane.

Le diocèse de Londres est actuellement sans évêque titulaire depuis le départ de Sarah Mullally pour Cantorbéry. Emma Ineson, évêque de Kensington et proche collaboratrice de Mullally dans le diocèse, en assure provisoirement la responsabilité épiscopale. La décision intervient dans une Église d’Angleterre dont une partie des responsables semble convaincue que l’ouverture au monde suppose d’en adopter toujours davantage les codes. Le choix de Fabric rend le symbole plus troublant encore. Institution de la nuit londonienne, le club avait perdu sa licence en 2016 après la mort de deux jeunes de 18 ans ayant consommé de la drogue lors de soirées dans l’établissement. Il a depuis rouvert sous des conditions renforcées. Il ne s’agit pas d’assimiler les futurs concerts de Saint-Paul à ces drames. Mais voir une cathédrale toujours vouée à la prière choisir comme partenaire exclusif l’un des hauts lieux de la nuit londonienne indigne et scandalise.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/a-metz-la-chape-de-charlemagne-sort-de-lombre-pour-la-venue-de-leon-xiv/

Et derrière les discours sur la culture et un rapprochement du monde apparaît nécessairement une autre question : l’argent. Entretenir Saint-Paul coûte cher. Travaux, personnel et conservation du patrimoine nécessitent des ressources considérables. Mais une nécessité financière ne saurait tout justifier. Une cathédrale peut avoir besoin d’argent sans devenir un produit.

Car le sacré possède désormais lui-même une valeur marchande. Un concert sous le dôme de Saint-Paul est exceptionnel précisément parce qu’il ne se déroule pas dans une salle ordinaire. Les voûtes, la solennité et l’histoire chrétienne deviennent les éléments de l’« expérience ».

On finit par vendre comme décor ce que des générations ont bâti comme maison de Dieu.

La France connaît la même tentation. Beaucoup de concerts organisés dans nos églises respectent parfaitement les lieux et l’Église n’a jamais été l’ennemie de l’art. Mais une cathédrale n’est pas une salle polyvalente. Tout ne peut pas y entrer au prétexte que cela attire du public ou rapporte de l’argent. C’est là que prend son sens notre formule de « maison du diable ». Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que Fabric serait sataniste. Le danger est plus profond : effacer la frontière entre le sacré et le profane jusqu’à oublier pourquoi ces édifices existent.

L’argent manque ? Il faut en trouver. Les fidèles manquent ? Il faut les évangéliser. Les églises se vident ? Il faut y ramener la prière. Transformer le sacré en produit d’appel et les voûtes en décor n’est pas une réponse à la déchristianisation. C’est en accepter la victoire.

Car le diable n’a même plus besoin de fermer les églises. Il lui suffit qu’elles restent ouvertes, magnifiques, fréquentées et rentables – mais que l’on ait oublié pourquoi, et surtout pour Qui, elles ont été bâties. Alors la maison de Dieu peut rester debout. Elle peut même être pleine. Mais elle est déjà en train de devenir la maison du diable.

Recevez chaque jour notre newsletter !